Blog Post Image: <strong>Pacale SÉQUER</strong> – <em>Bateau ivre</em>

Pacale SÉQUER - Bateau ivre

Pacale SÉQUERBateau ivre

Photographie | France

Après un documentaire de création et une série photographique de l’univers insolite du catch en Belgique, j’ai, durant deux ans, photographié les Carnavaleux de Dunkerque.
Chemin faisant, j’ai noté de nombreuses similitudes entre le catch et le carnaval, des échos entre leurs rituels, codes et usages.
La hiérarchie est renversée, des contraintes qui s’exercent, les autres jours de l’année sont rejetées.
Ainsi, s’accordent-ils un moment de décompression sociale, ce, notamment par l’inversion des rôles et la possibilité de se dissimuler grâce au travestissement lors duquel ils deviennent, l’espace de quelques heures, de quelques jours, un autre.

Cette fois-ci, j’ai dirigé l’objectif de mon appareil photo sur les chapeaux que portent les Carnavaleux. Parures qui font de la tête, la partie la plus architecturale et la plus théâtralisée du corps. Chaque chapeau décline un chapitre particulier de formes portées en des positions surprenantes, fabriquées, parfois avec un grand raffinement, en accumulant des objets tout aussi diversifiés qu’incongrus : tasses à thé, tubes de rouge à lèvre, chaussons, peluches voire carambars …
Le choix de tels objets et leur assemblage, interrogent par-delà les formes, les notions de territoire. Y sont réunies l’outrance, l’imagination débordante et l’originalité du monde de chacun des Carnavaleux.
Ils en libèrent les objets de leur contexte, leur accordant un sens hors du commun tout en suggérant la contingence de l’existence humaine.

Cette série photographique fait aussi allusion à Carême, ce temps de privation, de jeûne et d’abstinence sexuelle, l’opposé du temps joyeux du carnaval et j’ai cherché à rendre visible le plaisir et la fugacité toujours voisins : l’agitation profane du carnaval est toujours suivie du rite religieux des Cendres.

Son titre : Bateau ivre, s’il est un écho à la poésie de Rimbaud, est un hommage aux pêcheurs de Dunkerque qui partaient six mois pour la grande pêche à la morue « à Islande’’ sans l’assurance d’un retour et qui, avant le départ, s’enivraient, se déguisaient, recherchant cet état d’euphorie transitoire.
C’est un hommage à Dunkerque et à son phare, le bateau-feu. Ce bateau était mouillé en mer, au moyen d’une ancre spéciale, à proximité des hauts fonds dangereux dont il signalait la présence. Trois ports avaient besoin de bateaux-feux pour éclairer leurs approches : Dunkerque, Boulogne et Le Havre.

C’est certes un hommage à la poésie des Carnavaleux, à leur créativité, à leur inventivité et à leur beauté !

Le Bateau ivre de Rimbaud décrit comment un bateau rompt ses amarres : ‘’c’est le poète rompant avec les normes, les conventions de la morale, l’idéologie dominante de la société. »
Il réclame aussi de se souvenir de Baudelaire qui réclame d’être toujours ivre. « Tout est là: c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.
Mais de quoi? De vin, de poésie, de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.
Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront: « Il est l’heure de s’enivrer! Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous; enivrez-vous sans cesse! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. »