Blog Post Image: <strong>Victor Sydorenko</strong> – <em>Millstones of time</em>

Victor Sydorenko - Millstones of time

Victor SydorenkoMillstones of time

Installation | Ukraine

L’image très large au ratio quasi cinémascope centralise une table tout aussi allongée nappée de blanc, et derrière laquelle se tiennent assis, pour la plupart très droits, des hommes au torse nu. Leur pose se fige, seuls leurs bras actionnent des meules de pierre, alors que leur expression est triste et leur regard à la fois contemplatif et transparent. Au premier plan, un cône de cristal inattendu en cet écho d’une cène sans sacrifice, symbolise la lumière récurrente du sacré. A l’arrière-plan, deux hommes se distinguent du groupe par leur posture, puisque debout ils actionnent les montants horizontaux de deux croix de bois. En un mouvement de balancier entre crucifixion et exercice de gymnastique… Cependant les meules tournent sur fond de musique électronique, elles rythment les mouvements spatiaux et les changements de plans ou panoramiques. Le fond opte pour un minimaliste drap blanc tendu mais parsemé de croix rouges, en un nouvel écho aux référents de la religion. Ces échos palimpsestes ne refusent pas les incrustations de techniques de mélange vidéo analogique, ce qui induit des stries sur l’image à la façon d’une pellicule argentique abîmée et par là une métaphore du temps. Et si, au premier contact, le fond sonore agresse quelque peu, eu égard à la tranquillité de la scène, malgré son étrangeté, la qualité de la restitution en améliore l’intelligibilité et les sons synthétisés inscrivent l’œuvre dans une contemporanéité certaine. Cependant s’impose, très vite, le parallèle avec les différentes représentations picturales de la Cène dont la plus connue de la main de Léonard de Vinci. En incipit, car la boucle a un début marqué, un fondu part d’une représentation picturale de la main de Victor Sydorenko – le photographe des images exposées en préambule à l’extérieur – le peintre et l’installationniste de cette œuvre composite qui en décline les propositions. La composition de sa table reprend celle de Léonard mais de nombreux points diffèrent. Le Christ se démarque, cheveux lâches, sa stature prise en un triangle de lignes de force de stabilité, immobile au centre ; chez Victor Sydorenko, la figure centrale légèrement surélevée est identique aux autres. Ces corps de jeunes se ressemblent et ressemble à l’esthétique soviétique, néanmoins leur faible musculature ne montre pas la domination de l’homme sur la machine par le travail. Le travail n’y est pas stakhanoviste mais il exprime simplement la collectivité. Le collectif y prime sur l’individu. Les références au passé soviétique sont encore là, mais un regard dirigé vers le ciel ramène au mysticisme même si ces hommes ne parlent pas, ne mangent pas le corps d’un Christ, ils tournent seulement les meules, ils écrasent le grain. On pense à la  » renaissance  » de la Russie actuelle avec la référence quasi permanente à la religion, en un anachronisme entre modernisme et pratiques religieuses ancestrales. La notion de temps prime. La pellicule que l’on déroule, les mouvements circulaires et le balancier; le temps répétitif, le temps qui s’écoule suivant une flèche. Celui de l’histoire et ces va et vient de la culture russe entre l’expérience collectiviste et le capitalisme, l’hésitation entre totalitarisme et responsabilité des individus, l’impossibilité du choix définitif. Et le zoom arrière final aboutit à l’homme central désormais vieilli. La boucle peut recommencer.