Blog Post Image: <strong>Julie Toussaint</strong> – <em>Au-delà du conte</em>

Julie Toussaint - Au-delà du conte

Julie ToussaintAu-delà du conte

Projection | 01:43 | Belgique

Si une rétrospective «Court des Contes» programmée lors d’un festival du court métrage de Clermont Ferrand revisitait ce genre, à travers des regards contemporains, Au-delà du conte de Julie Toussaint en renverse, dans un contexte expérimental, les codes en provoquant la réflexion sur sa place dans la société moderne. Au-delà du conte s’articule, en effet, autour de figures topiques telles que Blanche Neige, Les trois petits cochons ou encore La Petite Sirène, alors même que les dessins en acceptent le trait et les couleurs pastel, caractéristiques des illustrations de livres pour enfants, auxquels on a cantonné longtemps le film d’animation. Cependant, le graphisme inquiétant voire macabre accordé à la musique atmosphérique glaciale, standard des scènes d’angoisse, provoque le malaise. Pour preuve, les corps décharnés, les bouches déformées et les cris et rires grinçants réitérés par des sons électroniques en contrepoint, annulent la classification du film, puisqu’il dépasse le genre originel par la déconstruction malgré sa calme énumération.
En incipit, devant une ligne d’arbres, synecdoque de la forêt du conte, courent trois petits cochons aux membres détourés selon la découpe des planches anatomiques de boucherie, ce qui les rabaisse à leur usage consommable de pièces de viande, d’autant plus que tombés dans un piège tendu par un Chat Botté décharné, ils finissent pendus à des esses et ce, dans une chambre d’enfant : les figures de l’imaginaire n’échappent pas à une société du jetable et c’est ce dont on nourrit les enfants. De même La Petite Sirène, La Poule aux œufs d’or, Pinocchio et une fée, eux-mêmes réduits à de simples objets décoratifs, privés de toute liberté sont soumis à l’enfant, qui les enferme dans un bocal ou dans une cage, les épingle comme des papillons ou les suspend aux pieds du lit, en un portrait très éloigné de l’innocence enfantine. L’inversion des rôles, précisément celle entre le loup et l’agneau, dénonce dans une violence croissante l’aliénation des figures imaginaires. En effet, si l’enfant réduit à l’emblématique tant le dessin lui ôte toute particularité physique, s’effraie à la vue de l’ogre, il n’affiche aucune réaction lors de sa décapitation dans la chambre. Celle-ci, est pourtant reprise dans la continuité
du mouvement en valeur de plans croissante, et en surcadrage parmi les lignes de force des arbres qui opposent le réel et l’univers imaginaire. Une telle composition induit la porosité entre les deux espaces, dont la frontière est confuse pour l’enfant, d’autant que le champ est occulté par des gros plans successifs, en travellings descriptifs. Ces mouvements de caméra obéissent au sens de lecture conventionnel avec des fondus comme seuls raccords, selon la fluidité de la narration linéaire, pourtant remplacée par la succession de tableaux non chronologiques, dans le
refus de toute explication narrative. Les seuls mouvements diégétiques se restreignent, répétitifs selon les articulations de ce qui s’avèrent des pantins, preuves de leur manipulation par l’enfant, et ce qui lance la répétition possible à l’infini et dès lors, le dépassement de la linéarité narrative.
Au-delà du conte provoque par la confusion des espaces réel et imaginaire une
violence croissante mais banalisée des images, auxquelles est exposé l’enfant, qui en vient à préférer la posture du loup voire à s’identifier à lui, comme l’explicite son ombre sur le mur à la chute du film, rejetant la fin heureuse topique du conte de fées et la pédagogie morale que le conte suggérait.
Au-delà du conte se libère de certains codes du conte pour que l’on réfléchisse à
l’impact des images, pourtant traditionnellement réservées aux enfants, et dont la séparation nette des concepts de bien et de mal en totale contradiction avec la réalité du monde les empêche de trouver des repères dans celui-ci ; la vidéo oblige simultanément à saisir le paradoxe des films dits pour enfants et portés par la violence.