Thématique

 

      L’Expérimental{recherche/art}

Une étrange façon d’annoncer la 22ème édition de nos rencontres artistiques… alors que nous invitons à nous rejoindre à la découverte de films – parfois en boucle sur écran –, de photographies, d’installations – œuvres en un espace, forme parmi les formes de sculpture contemporaine intégrant le mouvement – de performances quand le corps est là, actif en posture ou voix inattendues…

      L’Expérimental{recherche/art}

Cette formule devrait pourtant réjouir puisqu’elle reconnaît la main/l’esprit de l’humain dans l’art et que l’art est technologique et pensé. Sans revenir aux échafaudages nécessaires pour peindre sur les voûtes des grottes vers -35000 ou aux diverses machines à dessiner et à voir le long des siècles, sans même citer les grands ancêtres, qui, désormais, douterait de l’implication de la machine et désormais, précisément de la machine informatique dans la création ?
Ancrés dans leur temps, notre temps, les artistes déclinent de telles possibilités en autant de manières et d’inventions de style que tout artiste le fait, comme le firent ses prédécesseurs, selon le support, la manière de poser, projeter, jeter, diluer etc. la peinture. Bien sûr, tous ne s’interrogent pas sur ce qui a lieu sous l’image… mais ils sont nombreux à s’en emparer, comme il vous plaît d’en savoir plus sur ce que vous pratiquez. Certains pensent l’art comme mode d‘expression pour dessiner le « soi », poser la question du « genre », de l’égalité, du rapport à l’autre, sonder le poids des codes y compris sociétaux, ou refuser le silence sur l’inacceptable – alors la recherche se fait plus sociologique… elle se dit toujours en langue d’art.

Et si vous voulez en lire un peu plus…

Show »

Ne perdez jamais aucune occasion d’expérimenter ; le prestige du cinéma se tient à l’expérimentation, sans expérimentation le cinéma perd toute valeur ; sans expérimentation, le cinéma cesse d’exister. Cavalcanti, 1897 – 1982, qui pratiqua tous les métiers du cinéma.

Quand l’art accroche à son nom « expérimental » ou « différent », il peut perturber parce qu’il affiche un désir d’aller sur d’autres chemins et que l’on pourrait risquer de s’y aventurer par peur de non-connaissance. Pourtant le cheminement vers l’inconnu, la dé-marche ne devraient-ils pas être le fondement de toutes formes actives de l’art comme de la pensée, du faire en art… il est facile de le prouver et ce, paradoxalement, même avant l’appellation dont nous nous réclamons. Et puisque le cinéma fut premier dans la démarche de Traverse Vidéo, convoquons Koulechov qui, inventeur de la première école de cinéma et de tant d’effets que l’un est désigné par son nom, revendiquait comme ligne directrice de son projet : « l’étude des possibilités créatrices du montage. J’assemblais ‘‘l’inassemblable’’ je mettais des plans dans le désordre le plus inhabituel et puis je regardais ce que cela donnait. »

Plus encore, faisons des raccords de pensée : le cinéma expérimental baignait dans l’esprit du doute qui engageait la peinture vers l’abstrait avec, en 1910, la première aquarelle abstraite de Kandinsky qui emprunte à la géométrie ; la publication, à la même date de la théorie d’Einstein et de ce nouveau modèle espace-temps ; les textes fondamentaux de Freud concernant la formation de l’inconscient et ses lapsus, actes manqués, rêves…

Par ailleurs, le cinéma suivait les désirs de voir provocateurs de tant de machines : le télescope en 1865, le microscope en 1870, l’instantané photographique 1870 – 1880, les Rayons Röntgen dits Rayons X, la même année que la première séance publique de cinéma 1895. Même si le vœu commun concerne alors la vérité de l’image ainsi un autre grand ancêtre, Vertov réclame que « la méthode du ciné-œil est la méthode d’étude scientifico-expérimentale du monde visible ». Art et science ont affaire ensemble.

Redire, par ailleurs, que l’art n’est pas de la décoration et qu’il n’y a art que dans une semblable démarche. Puisque par définition, l’art crée ce qui n’existe pas, il n’est pas quand il fait œuvre, un reflet sage du réel, point pour point… Il est recherche… fondamentale.

Le cinéma expérimental le rappelle en accrochant à son nom « expérimental » ou « différent ». Et par là, il se démarque des œuvres de fiction ou des documentaires, non parce qu’il serait vain, vide – lui aussi dit le monde mais il le fait différemment – mais parce qu’il fait acte de décalage avec l’attendu. Il refuse d’être un semblant de copie et de se plier à des normes, ainsi déborde-t-il nos habitudes d’acceptation de l’image et du son et se signale par sa recherche d’autres manières de faire art. Au-delà d’une narration, il interroge ce qu’est le cinéma comme machine à produire des figurations, des défigurations de l’ordre du désir. Il explore les potentialités du matériau et se refuse au strict usage de conteur d’histoires. Il suit dans cette démarche les étapes des arts plastiques.

 

© Karen Luong et Jérôme Cognet, CIEL DÉGAGÉ 3/10EME

Et comme chaque nouvelle forme d’expression artistique, le cinéma, puis l’art vidéo, puis l’art numérique ont dû et doivent se battre pour être reconnus ; cela même la peinture l’a subi puisque d’abord et jusqu’au XIVème siècle, sans muse dévouée à elle, elle fut considérée comme artisanat… quant au cinéma, il réclama d’être art – le septième – contre sa relégation aux divertissements forains ; plus récemment, la vidéo dut, elle, accrocher le terme « art », s’auto-déclarant de ce champ et réinvestissant cette image en critique du prêt à penser, du prêt à voir/prêt à entendre. Désormais, l’écriture numérique investit un champ de potentialités, en partant de l’outil informatique généralisé, mondialisé par les pratiques sociales, professionnelles, industrielles… l’art numérique se fraie sa propre initiative hors de la pratique d’usage. Reste que certains utilisent la machine sans préoccupation de ce qu’elle fait, de qu’elle peut alors le numérique demeure un outil et non un médium. TRAVERSE 2019 est née de cette non-reconnaissance de l’art qui cherche.

L’art invente ses propres modes, travaille en métaphores et s’avère au moins ou aussi une réflexion sur ce qui fait image désormais, sans naïveté. Il se doit aussi sans doute à interroger ce avec quoi il fait image/on : le numérique…

 

Pourtant de faux débats y compris chez ceux qui participent à l’invention de formes/discours/pensées, distingueraient recherche et art. En renvoyant le chercheur au laboratoire et l’artiste à l’œuvre, ne reconduisent-ils pas subrepticement à un art de parfaite et pleine conscience, ou dans le même temps et contradictoirement à un art d’inspiration, quand une muse susurrerait la marche à suivre, dans le déni de cette inséparabilité de la recherche et de la création.

Le propos de cette Traverse 2019 n’est pas historique, il ne réveille pas Leonardo et ses machines, quand la mathématique se fit base de la cosmétique/du beau. La programmation ne puise pas dans les films Premiers car nombreux sont les inventeurs de formes qui s’inquiètent de leur machine et de ses potentialités mais parmi ceux-là, certains puisent dans cette histoire. Et en langue numérique, se dessinent de nouveaux espaces, se scrute, par des algorithmes, l’entre-image, se calcule métriquement le film. Ainsi Traverse Vidéo refuse la fermeture, l’obscurantisme qu’il touche les formes artistiques ou qu’il s’évertue à écraser la parole d’artistes dont la recherche est plus du corps, individuel ou social.

L’édition 2019 invite des œuvres qui ne s’épuisent pas dans la connaissance d’une histoire ou la notoriété d’un artiste, des œuvres qui empruntent des chemins voisins de la recherche pensant y trouver l’expression des rapports que l’humain entretient avec le monde. S’y créent des lieux de défense de créer différemment et de liberté d’être différemment. Pour autant l’art est-il recherche à part entière inventant sans cesse de nouvelles formes qui sont à elles-mêmes leur propre expressivité ? Ou ne serait-ce que fascination, nouvelle méduse ?

Simone Dompeyre
Présidente et commissaire artistique de Traverse Vidéo

© Jose Cruzio et Isabel Pérez del Pulgar, [SELF] INSERTIONS