Substance

Pablo-Martin CórdobaSubstance

Vidéo | 7:52 | FranceVenir voir cette oeuvre

Substance éclot spontanément au carrefour des questionnements sur les images : les mutations qui affectent leur nature, leur action sur nous, leur pouvoir d’évocation. La matérialité des images devenant de plus en plus difficile à cerner, nous les appréhendons dans les termes d’une supposée immatérialité, hypothèse aujourd’hui insoutenable. Quel espoir d’exhaustivité lorsqu’on se réfère aux images seulement en tant qu’« information » ? Peut-on concevoir les dynamiques de l’affect en dehors de toute matérialité ?

Au centre de l’œuvre palpite une narration : celle-ci, fictionnelle, s’est construite progressivement en lien avec les images du film, au fur et à mesure de leur génération, de leur enchainement tâtonnant, de leurs dialogues et leurs silences.

Une voix se demande : ont-elles un corps [1], les images ? Qu’advient-il de ce corps, support d’image, au sein du numérique ? La voix est celle d’une femme âgée qui, sur la fin de sa vie, regrette la perte d’un tirage photographique, seule trace gardée d’un père disparu au combat. Des versions numériques de la même image ne lui suffisent pas, elles lui semblent incomplètes.

Il y a, on le sait, des frontières brumeuses entre les images, les histoires individuelles et les histoires collectives : où finissent les unes et où commencent les autres ? Il y a également une relation entre forme et matière : les phrases détournées d’Aristote, qui rythment la narration à l’instar du chœur classique, versent en ce sens. Cependant, forme et matière ne sont-elles pas des aspects d’une entité qu’on appelle image, que ne peut pas être appréhendée autrement que comme une unité indissociable ? Tel est le cas du tirage photographique qui manque à la voix de cette histoire. Car ce tirage était imprégné de « quelque chose » du père perdu, mais pas seulement : il était redevable du toucher, il avait vieilli avec celle qui le gardait précieusement, sans pourtant pouvoir éviter sa perte accidentelle.

Comment concevoir, au-delà du schizo théorique forme/matière, les images numériques ? Leur côté « informationnel » s’impose plus clair que jamais. Elles s’avèrent le véhicule efficace du message du pouvoir, qui stipule quoi voir, quoi penser, quoi acheter. Dans Qu’est-ce que l’acte de création ?, Deleuze postule sans détour : « informer c’est faire circuler un mot d’ordre ». Notre époque va encore plus loin car l’audiovisuel constitue le terrain sur lequel nous sommes dépossédés non seulement de nos traces visuelles, mais également, de nos empreintes comportementales. Dans le marché de l’information, l’individu est doublement perdant. L’acte de résistance et donc l’art, doit forcément trouver d’autres chemins.

Quelles péripéties nous réserve la quête impérieuse du corps de nos images, aujourd’hui tellement nécessaire ? Même la Ville lumière, prétendue immaculée, cache des centres de données d’envergure industrielle. Elle devient décor d’une flânerie aérienne, aussi virtuelle qu’impossible, qui rend sensible l’épaisseur de la question.

[1] Le corps d’une image est une notion empruntée à Jacques Perconte.

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