Le Bateau de Thésée

Erwan Soumhi Le Bateau de Thésée

Vidéo | 02:18 | France

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Dans sa brièveté, un unique plan fixe arrête : un jeune homme torse nu, sans autre mouvement que celui de ses bras qui maquillent sa propre tête et corps est embarqué au passé de la Grèce et à sa mythologie. Ce contrepoint opère grâce à un déroulant en place de sous-titrage, qui malgré le nom cité par le titre ne raconte rien des étapes de Thésée. Ni sa ruse pour répondre aux questions concernant sa filiation, ni son abandon d’Ariane sans laquelle il n’aurait pu tuer le Minotaure auquel la Grèce devait, tous les neuf ans, un tribut de sept jeunes gens et de sept jeunes filles, pas plus que son oubli de changer la voile de son navire qui poussa son père Égée, le croyant mort, à se jeter dans la mer qui en garde le nom. Le récit en est réduit à une phrase au conditionnel rassemblant Thésée et le Minotaure.

Ce qui guide Erwan Soumhi est, très précisément, condensé par le titre ; Le Bateau de Thésée, réveille une autre Grèce, celle de la philosophie et de cette aporie dont l’artiste donne la paternité à Plutarque, qui débat de la réalité d’un objet – en l’occurrence ce navire – usé par le temps, dont on remplace, au fur et à mesure du temps, élément après élément. Le texte de la vidéo, en continu, revient à cet exemple canonique, du navire de Thésée que les Athéniens reconnaissants exhibérent durant des siècles et qui subit de nombreuses réparations et changements de planches usées et pourries. Reste-t-il « lui », le navire encore, après tant de réparation ?

Ainsi Le Bateau de Thésée entraîne à penser, il quitte le monde de la navigation et des vraies planches pour rejoindre une telle expérience de pensée d’abord antique, puis reprise par Leibniz lorsqu’il philosopha sur l’identité et la persistance à travers le temps, du Même et de l’Autre. La vidéo y revient pour, en apologue, tirer leçon sur la permanence ou l’impermanence de l’être, sur la question de l’intégrité de l’homme comme de l’image que nous (nous) en faisons.

Des pixels dérangent l’icone corporel ; ils doublent la perturbation apportée par le recouvrement en ocre claire du corps. Le contour n’est plus – contrairement à la forme sauvegardée du bateau. Les discordances avec le corps comme celles de son image obligent à s’inquiéter quant à l’objet vu.

Une tout autre piste se dessine, celle de notre regard d’une image dont l’identité viendrait de la correction immédiate du spectateur ; cette notion d’identité servirait la tranquillité de la conscience qui y lit que sous les distorsions, il reste UN.

Et la vidéo recouvre, elle-aussi, des strates, au-delà de la mythologie, au-delà de la philosophie, elle inclut l’histoire des arts dont elle relève. fait implicitement signe au projet de Bruce Nauman, les Art Make-up, quatre films 16mm, de dix minutes chacun, réalisés entre 1967 et 1968 et qu’il aurait voulu voir projetés simultanément au Musée d’Art Contemporain de San Francisco.
L’œuvre de Bruce Nauman, pensée pour l’exposition en salle carrée n’est visible qu’en projection voire diffusion vidéo avec le leurre du son de projecteur cinéma – voire en fragments – et diversement compressés sur le réseau… et ce sont ces/ses traces qui sont la matrice de cette vidéo : le jeune homme qui peint son buste est Nauman, qui exécuta ainsi diverses performances qu’il qualifiait de représentations, devant sa caméra.

Un plan fixe mais un champ débordé par des hors-cadres complexes.

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