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Dania RaymondProjections

Vidéo | 5:13 | Belgique

Projections : Le film qui méduse

Un mouvement explore un espace sombre jusqu’à s’approcher de visages arrêtés. Tous vers un même point lumineux, tous dans le sombre en réponse au propos du titre : ils sont spectateurs d’une projection ou plutôt d’une projection tissée de diverses projections de séances internes à divers films.

Dans un espace filmique qui se creuse en trois dimensions, afin que ces figures habitent le cinéma de leur fiction et le film de notre vision, des plans fixes se sont échappés de films réflexifs concernant le cinéma ou portés par le désir de voir du cinéma.

Tous ces visages appartiennent à des moments de cinéma qui filment les séances où se sont rendus les protagonistes : ceux Des 400 Coups qui font l’école buissonnière pour dévorer du cinéma. Le peuple soviétique de L’Homme à la caméra y participe à cette démonstration du réalisateur comme travailleur avec son outil tournant – le pseudonyme même du réalisateur Vertov se traduit par « la toupie qui tourne » – pour ceux-là qui regardent. Ils sourient heureux de cette image vivante. Ils deviennent les actants du champ, les travailleurs de l’image.

La jeune femme en bleu dont le voile est quasiment inaperçu, bague bleue au sourire tout aussi heureux est l’une des 108 actrices du Shirin de Kiarostami, audace d’un film iranien qui portraiture autant de spectatrices à visage découvert, dans le bonheur de l’image.

Et emprunté à Godard, du film dans le film du Mépris lors du visionnage en studio privé des rushes tournés et que l’abyme se complexifie puisque le réalisateur du film interne est Fritz Lang.

Ou de Vivre sa vie, le très gros plan de la jeune fille à la larme en perle ou la retrouvaille du Jean-Pierre Léaud de 18 ans de Masculin Féminin.

En fondu souple sur un murmure à la façon de l’eau, emporté par les respirations, le mouvement rassemble des plans d’échelle différente mais, tous, privilégiant la reconnaissance de l’acteur/actrice ; des axes divers mais tous descriptifs de la fascination optique ; il s’approche des visages de l’ombre à la lumière en accord avec ce qu’est le cinéma qu’ils voient. Le clair obscur préside puisque jamais n’est opéré un contrechamp qui dirait le film vu. Pourtant, c’est Shirin, amours perses contrariées que Manoel De Oliveira jugeait « beau comme la Jeanne d’Arc de Dreyer » et précisément ce film-ci, où le visage de Falconetti est sculpté par la lumière ou taraudée par l’ombre, celui qui se regarde dans Vivre sa vie.

Projections duplique la mise en abyme du regard qu’opère le cinéma sur lui-même : il entre dans ce qui, dans le réel, est le hors-cadre et que ces films investissent pour saisir leur pouvoir sur le regardeur. Cependant, Projections refuse le hors-champ, ses plans suivent le mouvement sans contre-champ. Projections tait l’objet du désir de ces regards et investit le champ des effets… la fascination à l’œuvre, le pouvoir de regard du regard. Elle dit « le ciné m’a ».