Page 53 - Catalogue 2026
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Cinéma Le Cratère PROJECTIONS
perdant sa chair, expose ses côtes, ses abrupts, sa colonne vertébrale ; « épine dorsale » se dit aussi
d’un lieu difficile d’accès, escarpé.
Le temps se densifie devant cette « colline ».
Invention d’un lieu – comme dit l’archéologie – guidée par le regard hors champ d’un visage de
femme, pris lui aussi dans l’obscurité, et retrouvé après l’exploration de cet espace de petites
pierres parsemées. Sa tête se renverse, accentuant son mouvement vers l’arrière, bouche ouverte,
avant quelque stridence et le ressac topique qui précède l'île.
Et ce lieu reste longtemps sans animation, dans la physicalité première pourtant tout aussi fragile.
Comment l’aborder, comment la parcourir, la question se pose alors que l’île varie. Elle s’anime
se levant sur les bras, se dévoilant comme un étrange hybride en un tremblement tectonique et
avant que les couleurs primaires déclenchées par une voix perçant l’obscurité, ne transforment
en rouge, bleu puis en jaune, le lieu devenant – presque – habitable. D’autant que survient la
beauté du chant corse, que le générique attribue à la cantatrice Francesca Lattuada, par ailleurs
la chorégraphe qui a fait d’un corps un lieu entouré de mer – de noir. L’île tête nue s’avère un
corps en subreptice mouvement, cuisse éclairée, torse occulté, dont la main se pose en souplesse
animale. Par ailleurs, le corps en couleur se superpose à lui-même, le corps se fait signe.
Dès lors, d’autres tremblements disent la pellicule, et des rayures, l’usure tranche d’avec la
précision précédente du corps, de la structure de l’île. Deux espaces, pour une île, corps de la
contorsionniste Lise Pauton, filmé dans un passé, sans la décision précisément de ce film, réalisé
après que l’artiste Aitor Ibañez a retrouvé une bobine 16 mm et une image numérique et qui loin
de les confondre a travaillé sur la rupture entre les deux médiums sans amadouer le trouble de
cette double origine, le double de cette appréhension, ce corps multiple.
L’artiste commente :
« Tout est parti d’une interrogation : comment faire jouer ce cut entre deux matérialités, une bobine
16 mm et une image numérique ? J’ai construit l’exploration formelle du film en me demandant où
se retrouvaient le corps et le geste dans cette dualité entre argentique et numérique. Pour ce faire,
je me suis amusée à pousser le métrage dans des situations où, malgré l’apparente similitude du
procédé, une différence structurelle subsistait.
Je pense, par exemple, à l’utilisation des perforations ou à l’arrêt sur image, ce procédé de
répétition paradoxale. Je pense également au ralenti : en supprimant des photogrammes et en
modifiant leur cadence, j’ai forcé le logiciel à créer des images inexistantes dans l’intervalle.
Parfois, je réalisais les trucages directement sur la pellicule, avec la tireuse optique ; parfois, je
les réalisais directement sur le métrage numérique. Et pendant que je travaillais, d’autres dualités
ont commencé à apparaître. Elles introduisaient, en contrebande, la question de leur propre
dépassement. »
Simone Dompeyre
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