Page 133 - Catalogue 2026
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Les Abattoirs PROJECTIONS
violence sociale, à l’humiliation et à l’abandon. Ce dédoublement ne vaut pas seulement comme
prouesse d’interprétation, il organise un système d’oppositions entre innocence et brutalité,
privilège et précarité, idéalisation et relégation.
Relu aujourd’hui, Stella Maris paraît moins un mélodrame qu'une archive sensible des imaginaires
sociaux du début du XXe siècle. Le film distribue les corps, les affects selon une logique
asymétrique: d’un côté une féminité sublimée, presque sanctifiée ; de l’autre une figure marquée
par la souffrance et la dureté du monde. Ce qui nous intéresse désormais n’est pas seulement
l’efficacité dramatique du double, mais la manière dont le film hiérarchise les existences et stabilise
un ordre du regard.
C’est précisément en cela que sa réévaluation importe pour le cinéma expérimental contemporain.
Ce qui sépare 1918 de 2025 ne tient pas seulement à une évolution esthétique ou technique ; c’est
aussi une transformation du regard critique. Le double n’est plus seulement un procédé narratif:
il devient un espace de réflexion sur la mémoire, les régimes de visibilité, les subjectivités et les
conditions matérielles de l’image. Revenir à Stella Maris aujourd’hui, c’est donc moins reconduire
un modèle ancien que le déplacer pour dévoiler ce qu’il révèle, parfois malgré lui, des structures
profondes de son temps.
Reflets de Ron Kenley ne cite pas le cinéma d’avant le parlant, il en reprend plutôt une tension
fondamentale – celle du dédoublement, du miroir, de l’écart entre surface et vérité – pour la
déplacer vers une écriture plus ouverte et plus instable. Les surfaces réfléchissantes et les variations
lumineuses ne produisent pas une image stable du monde ; elles introduisent au contraire de
l’écart, de la vibration, une incertitude constitutive. Le double n’est plus assigné à deux figures
distinctes : il traverse désormais la matière même du visible.
L’insertion d’une peinture de Stefania Kenley, Étoile de mer, filets de pêche cassés et cordes
d’amarrage, de sa série Empreintes participe à cette orientation. L’œuvre intervient comme
prolongement matériel du film, alors que la peinture rappelle que toute image a sa texture, sa
mémoire et sa durée d’inscription.
Entre Stella Maris et Reflets, il ne s’agit donc pas d’une filiation directe, mais d’une reprise critique.
Ron Kenley réactive un classique pour l'exposer à d’autres sensibilités et à d’autres régimes
d’attention. Ainsi, Reflets s’avère-t-il une œuvre de seuil, entre cinéma et art contemporain, entre
reflet et empreinte.
Valeria Barbas, PhD in art studies and culturology
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