Page 137 - Catalogue 2026
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Les Abattoirs PROJECTIONS
Et même avec la fiction, théâtrale ou cinématographique, propice à l’identification au personnage
souffrant, les yeux crevés, ensanglantés comme l’Œdipe de Pasolini, même ainsi on ne peut voir
sur scène ou dans le champ, depuis l’intérieur de l’œil attaqué, on ne peut voir sa propre vision
s’effacer sous la brûlure du soleil. C’est cet impossible que figure la pellicule de plus en plus
grattée, censée retrouver les dernières images qu’ait pu voir Démocrite, des images de feuillages
d’arbre, de plus en plus déchirées, trouées de plages informes d’intense lumière, comme brûlées.
Le film est court, 1 minute 31 – mais d’un temps multiplié dans le vécu – animation d’images fixes,
noir et blanc, avec des intertitres s’écrivant dans le champ. En commentaire comme parole d’une
voix cependant absente car la bande-son quasiment silencieuse, est uniquement scandée par des
battements, type shot laser des jeux électroniques, en un arrière plan discret.
En intertitres, se décrit l’effroyable de cette expérience avec une méticulosité dans la précision qui
amplifie l’insoutenable. En contrepoint, se succèdent des flashs d’images, en rythme précipité.
L’imaginaire de cette expérience devient d’autant plus oppressant que l’affichage des intertitres
marque des pauses, tandis que les images affluent sans concession : « Imagine Démocrite, alors
qu’il s’ôtait la vue, tendant son pouce et son index ».« A-t-il hésité ? A-t-il gardé les yeux » – pause
et premières images déchirées en coulées de lumière se superposant aux feuillages.
« Ouverts alors que »- pause « les doigts se recroquevillaient » pause « dans son orbite ? »; des zones
bordées de flammèches trouent aléatoirement le champ, le grattage de pellicule contribuant à
son expressivité par les détériorations aléatoires dans l’image.
Le rythme s’accélère brûlant/déchirant des feuillages de plus en plus lointains, de plus en plus
indistincts. « L’image finale de sa vue » pause « a-t-elle été gravée par la lumière » pause « dans
son cerveau ? »
Et comme si l’endurance à imaginer cette douleur devait aller à son comble, le défilement des
mots avec des pauses plus insistantes, reprend avec dans le tutoiement adressé : « Ressens le feu »
pause « la brûlure ardente, écrasante » pause « douleur » pause « de la lumière aveuglante, ici »
pause « précurseuse » pause de la cécité optique. « Ta rétine » pause « décollée, déchirée, éclatée
et » pause « mutilée sur le corps vitreux » pause « de l’œil » Chaque fois la voix se suspendant,
s’enchaînent les images en pulsations accélérées, des images calcinées, en feuillages déchirés,
des images qui ne sont plus que des lambeaux de lumière, sous les sons étouffés des shot lasers.
En clausule, la suite saccadée s’achève en poussières de scintillements sur fond noir avec le
défilement presque sans pause d’une dernière information, en forme d’épitaphe étrangement
scientifique de la vision disparue : « [Le nerf optique envoie des images fantômes, des vestiges de
la vue dans le cerveau] »
À qui s’adresse l’impératif de cet « Imagine » titrologique ? Est-ce un impératif adressé, repris
plus loin - « Ressens le feu » ? En effet, même s’il joue de l’ambiguïté dedans/dehors, ce film
précisément, par sa concision, nous ravit au foyer même de l’œil de ce Démocrite, endurant
jusqu’à l’extinction la brûlure de la lumière renvoyée en miroir.
L’artiste dit :
« Un travail photographique analogique expérimental animé, où l'émulsion de la pellicule et l'image
photographique (substitut de l’œil) sont progressivement arrachées, pour un monde [...] détruit. »
Même si ce film imagine in vitro cet aveuglement, curieusement cette légende va, à son insu,
contre la position philosophique du Démocrite réel, elle profondément matérialiste, puisque
d’après elle, même l’âme était matérielle. Or s’il faut se brûler la vue du réel matériel, c’est parce
que sa vérité est tout autre, que la vérité de ce réel est seulement celle de l’idée platonicienne et
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