Page 161 - Catalogue 2026
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Séances Spéciales  PROJECTIONS

rien, parce que pour ce faire, il aurait dû passer par son aide très intéressée alors même qu’il aurait
dû pour être reconnu comme tel. Ce Vassili, dès lors, agite ses mains, les pose et les lève de ses
genoux, enlève le papier doré d’un chocolat. Vassili ose dire, employant les termes de « politique »,
de « gouvernement », devant le sourire moins évident de sa femme. Le gros plan décrit ses mains
triturant le petit papier ou faisant des allers et retours de la table à ses genoux.
Le plus souvent, ils disent, chantent et l’on y reconnaît un « Ukraina » réitéré… et lui danse,
sourire heureux, regard échangé, dans cette situation pauvre en argent et riche en amour. Maison
rudimentaire mais aux dentelles comme rideaux, décorations, pièces étroites avec meubles
bancals peints de vert pomme ou de bleu brillant découvert en situation, jamais le tour du
propriétaire. Le linge congelé et enneigé pendant au jardin. Deux petites icônes au-dessus d’une
porte, une reproduction d’une madone clouée sur le mur parmi d’autres papiers et petits objets
en autres marqueurs du lieu comme les foulards portés par les vieilles femmes – mais abandonnés
par les jeunes dansant et buvant lors de la seule soirée excluant la maison. Le réel est aussi sonore,
l’accordéon s’impose dans leur joie, il poursuit sa note, en sourdine, parfois, sa suite en musique
surgit, en stridence, surgit ; le chant de Viera souvent ainsi accompagné, s’échappe du «in » et
s’entend ailleurs, planant, par exemple parallèle au bal dans l’épicerie. Elle écoute des variétés en
préparant la pitance des animaux ; elle change de chaîne télévisuelle pour trouver à danser.
Ils disent en leur langue, en ukrainien, et la traduction suit, leur laissant le temps des silences
de fin de phrase ; la traduction en français scandé avec l’accent étranger de la traductrice là, qui
contrairement à la réalisatrice paraît par deux fois, en amorce lors du repas, et sur le miroir qui ne
reflète d’autre que Vassili. Sa voix baisse son volume quand elle rapporte les critiques que Viera
puis Vassili émettent eux aussi comme en un entre-deux, alors qu’elle résume précisément la vie
compliquée de la grand-mère après que celle-là a montré directement à la caméra, les photos de
sa vie, se nommant, se racontant et prononçant un reconnaissable Tchernobyl.
Elle n’est pas une auxiliaire, elle est de cette polyphonie. Parmi ses premiers mots, premiers aussi
du film, en incipit, avec le « où » de l’enfant, elle décrit une étrange icône débordant les codes en
intégrant les personnes de Tchernobyl dont les liquidateurs, elle reprend « on voit », « on voit »
alors que la pluie cinématographique occupe le champ avant la découverte de la maison.
La traduction ne perturbe pas l’espace sonore riche des réalias, de la pluie sur le métal, des pas
dans la neige, du bruit de l’épicerie ambulante, du bruit de pages quand le jeune garçon lit à l’école,
mais nul besoin de savoir ce qu’il tâche de lire, riant de gêne ; quelques mots seulement entendus
sur son chemin vers sa maison, de même, pas de traduction de l’échange des deux vieilles femmes
dans la rue. En revanche, l’histoire familiale, selon la grand-mère dont le père fut déporté comme
croyant et son déplacement en Sibérie pour trouver du travail, son retour en Ukraine, ses trois
«maris» sont traduits comme le sont la rencontre de Viera et Vassili, et la prophétie de la sorcière
de leur bonheur simultané à la catastrophe et ce devant l’album de photos de Viera avant un
glissement vers la ville détruite, les murs lépreux et les fleurs actuelles sous neige.
Ainsi nous n’apprendrons pas didactiquement, ni avec des chiffres, des dates, parce que nous
sommes censés en tant qu’humains connaître le désastre de Tchernobyl et parce que raconter
leur vie entraîne obligatoirement la mention de la ville.
Cela, le contrepoint qui régit le film le porte, sans leçon donnée mais en apportant en paraboles,
métaphores, petites histoires ou naïvetés d’enfant, une traduction sans pathos de ce qui est vécu
par les adultes de « c’est où là ? ». La voix qui, en rime rémanente, scande le film de questions sur la

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