Page 249 - Catalogue 2026
P. 249

PERFORMANCES

ensemble, de partager. C’est aussi toujours un saut dans le vide qui stimule énormément.
Il s'agit d'un stress positif. En état d'urgence, l'éveil modifie la conscience ; le cerveau fonctionne
autrement. Je suis poussé dans mes retranchements, précipité dans une dimension altérée par
autrui, c’est une forme d'art-contact.
La création naît de la maîtrise du dessin, augmentée par les propositions des autres. En tant que
dessinateur j'arrive à goûter en partage le flux des musiciens et des danseurs, il y à homothétie du
dessin et de la musique : c'est vraiment le principe de la Jam.
Volontiers solitaire et sauvage, j´ai un rapport très animal à la vie sensorielle et voluptueuse, mais
aussi violente et criarde. Dans la nature, les faiblesses ne sont guère pardonnées. Mais j´y trouve
la fraîcheur et la lumière vive ; le vent terrible et la pluie qui semblent ronger les os. Toutes choses
en confrontation directe qui ne laisse aucun répit. Sans solution rapide ou immédiate c'est la
catastrophe, l'effondrement. Les grosses vagues bousculent, j'y confronte mon instinct de survie,
c'est vivifiant. Presque malheureux de devenir homme, j'assume cette fatalité en revisitant mes
origines cellulaires. C'est par l'observation de cette évolution que naissent mes élans. Je les resitue
dans la progression culturelle de notre époque. Avec la lampe LED, j’investis la grotte céleste
qu'est la Chapelle des Carmélites. Les peintures changent mais les questions fondamentales
restent, comme le bourdon des chants et la schizophrénie ordinaire1.
C'est le corps qui impose le rythme, je danse, écris, dessine des formes, des couleurs, trafique des
matières, observe la lumière, bloque en petites extases méditatives. Cela semble paradisiaque,
dit ainsi, c'est sans compter les exercices qui contraignent par l'effort à la mesure du temps et à la
prise en compte des contraintes.
Je me suis astreint à l’apprentissage de l’ordinateur, juste pour comprendre mon époque et très
vite j'ai compris que la machine allait pouvoir remplacer l'équipe technique du cinéma. C'est la
question que se posait Jean-Luc Godard en 1968 : comment cocréer sans que ce soit la misère et
que chacun trouve sa place.
Maintenant, j'ai un outil magique, un chien-caillou2 plein de puces, un truc qui m'aide à être
autrement à l'écoute du monde.

En quoi tes partenaires suscitent-ils tes interventions plastiques ? La main est-elle en résonance
avec ce corps qui se déploie, se replie sur lui, joue avec la notion d'équilibre et, de déséquilibre ?
Je mets ma psyché à la disposition du groupe dans le dispositif grâce à l’ordinateur, à travers la
gestion technique que j'en donne. C'est « chaud » et vaste mais passionnant. On peut dessiner
avec les deux mains. L'école nous confisque ce talent ; c'est le résultat d'un dressage que tout le
monde, plus ou moins, finit par accepter.
On peut dessiner avec les deux mains ; j’utilise la main la moins habituée pour défier mon cerveau
des peurs de mal faire. Cela provoque des accidents que je réutilise dans la foulée. Une partition
reste vivante si je sais réserver une part incertaine, non négligeable à l’imprévu. L'accident arrive
toujours dans les élaborations complexes, multidimensionnelles. L’expérience permet de retomber
sur ses pattes sans que quiconque détecte la panne dramaturgique. C'est une part importante à
assumer pour que la vibration continue de flotter dans l’air. Sinon tu redécouvres le musée.
Je passe sur le laïus fondateur de la vulnérabilité créatrice…

Et la musique ? Comment les stridences des interventions du musicien interfèrent-elles avec
ton travail, avec ces « doutes vibrants en transformation » que tu évoques dans la présentation
de ton film que les passionnés de Traverse Vidéo ont pu découvrir le lendemain aux Abattoirs ?
Comment avez-vous envisagé votre complicité et les aléas d'une performance ouverte?
Comment font les musiciens pour s'accrocher à la partition?
Comme le mouflon qui s'ajuste à la paroi, grâce aux moindres aspérités, parfois la plaine s'éveille,

1. J'emprunte ce terme à Gilles Deleuze, précise Arnaud.
2. Arnaud renvoie alors à Moebius et ses fameuses bandes dessinées.

                                                                                   249
   244   245   246   247   248   249   250   251   252   253   254