Page 83 - Catalogue 2026
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ENSAV PROJECTIONS
Isabelle Vorle, around & around, 2025, 12’21 (FR)
Palimpseste de la mémoire
Un geste : tracer au centre de l'écran noir un grand cercle
où se succèdent, se superposent des images, des bribes de films
empruntés à divers temps de la vie, à divers lieux auxquels est
attachée l'artiste. Ainsi s'inscrivent différents moments de la vie
que la mémoire a retenus, répondant ainsi à la question qu'une
voix de femme plus âgée pose :
« En décédant, lorsque votre mémoire déroulera le fil de votre
vie, vous souviendrez-vous de toutes vos petites morts? »
Le film s'ouvre sur les images de l'Inconnue de la Seine au visage
si serein dans la mort, d'autant plus sage que baignée d'un bleu presque kleinien. Le masque
mortuaire de cette jeune femme anonyme au sourire mystérieux, présumée noyée, ne cesse
d’obséder artistes et écrivains – surréalistes en tête – depuis les années 1900. Perdue dans ses
songes, baignant dans une musique aux tonalités envoûtantes, sa tête tourne légèrement sur ce
fond « immatériel » que constitue une mer plus violacée jusqu'à ce qu'elle soit emportée dans les
larges robes de derviches tourneurs. L'extase passe ainsi de la femme à ces danseurs qu'étourdit
leur danse spirituellement envoûtante. Uni par la dominante bleutée, un derviche se superpose
à un paysage que balaie le léger travelling d'un paysage ouvert avant l’emportement progressif
vers Tiruvanamalai : ce site, sacré pour les Hindous, doit de l'être au mont Arunachala, volcan
de 800 mètres d'altitude à l'énergie magnétique considéré comme le cœur de Tiru Les pèlerins
font tourner autour du mont, les roues de la vie, danse sacrée éperdue. Est-ce de cette double
aimantation du volcan et de la danse que rehausse une musique indienne que procède alors dans
l'immatérielle « mémoire » de l'artiste, la soudaine substitution d'une mémoire familiale à travers
la vue d'enfants, d'un film familial. Derviche et mont se superposent voluptueusement, le vol de la
robe rimant avec le blanc nuage aux formes impressionnantes qui surplombe un moment le mont
comme le prenant dans les pans de sa « robe ».
Ainsi se mêlent les différentes strates de ce qui ne peut être la seule mémoire de l'artiste : le
footage du super 8 d'une famille heureuse, épanouie prend une valeur immémorielle. La musique
se fait plus forte, emportant dans une sidération muette. Le mont revient, qu'une guêpe obstrue,
menaçante; lui succèdent en ciel, deux rapaces survolant la montagne, images entrelacées au
film ancien qui célèbre des personnes sans doute décédées désormais : une femme en culotte
et soutien-gorge, un père et ses deux enfants, un homme au volant de sa décapotable. Un geste,
peut-être licencieux, dessine alors sur le flanc de la montagne une trouée que chacun comblera à
sa guise. Des gouttes de plaisir s'inscrivent, tandis que des enfants jouent dans la neige, images de
vie qui emportent au rythme d'une longue coulée musicale vers le visage extatique de la noyée de
la Seine baignée d'une eau voluptueuse. Le champ se fait noir, creusé par la musique qui emporte
vers le poème de Supervielle, de La demeure entourée, cité par le film :
Le corps de la montagne hésite à ma fenêtre
« Comment peut-on entrer si l'on est la montagne,
Si l'on est en hauteur, avec roches, cailloux,
Un morceau de la Terre, altéré par le Ciel? »
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