Page 87 - Catalogue 2026
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ENSAV PROJECTIONS

propriétaire.
Eisenstein avait perçu l’ambivalence de cette architecture défendue par Gropius ou Le Corbusier,
quand en 1926, il se lança dans un projet – non-abouti – de ce même nom, et rêvant d’un gratte-
ciel de verre avant de thématiser que ce regard constant de l’autre aboutit à l’aliénation, à la
coercition. Chaplin s’en souvient, dans le film éponyme, quand son dictateur déclare à Napoleoni
qu’il veut mettre du verre partout, des parois aux plafonds.
L’opus de Vitaly Yankovy accumule de telles strates, les mots noués – comme on dit de la gorge
éprouvée – puisqu'ils sont essentiels dans cette traversée d’une maison sans toit, d’une serre sans
paroi.
Une maison plus synthétique que transparente, un lieu dont les critères du chez-soi sont perturbés
voire perdus. L’image impossible à se faire de la maison que l’artiste ukrainien a dû abandonner et
dont il se souvient. La configuration des lieux, des objets, en fragments de mémoire ; en brillance,
transparence et disparition ; une bouteille-carafe-vase variant de forme, perdant le fond, accrochée
à un étrange support tout aussi biscornu et transformable, est saisie selon divers axes comme
objet métonymique de tout ce qui a été perdu.
De rares irisations bleutées, un rare bleu en trace plus épaisse et un arbre dépouillé en intérieur
même de la maison d’emblée sans toit, au parquet remplacé par des herbes sauvages de marécage
ne parviennent pas à reconstituer le souvenir. Par deux fois un surcadrage privilégie un objet ou
l’arbre plus nettement mais des traits rouges verticaux sont y autant de blessures.
Une voix masculine over ainsi qu’un oracle exprime les raisons de cette déshérence en phrases aussi
sibyllines que poétiques mais cela suffit pour comprendre que cela suit la guerre, la destruction, la
mort voire les devance puisque est présagée « la 3e guerre mondiale ». Elle cite aussi, en contrepoint,
puisque la déambulation, la non-figuration se poursuit, les présupposés culturels de l’artiste de
Godard ou ses déceptions qui touchent la crise climatique, ainsi subir le chaud quand on attend
le froid et inversement ; elle lance des questions ou des constats qui sembleraient futiles alors
qu’elles questionnent l’être, la relation à l’autre, le qui a-t-il après le départ de ce qui est là ainsi
cette bouteille réitérée, trop grand et trop fragile pour être emportée dans le sac de survie. Et plus
encore, se fait l’écho avec cette superbe et profonde question : « Le loriot sait-il qu’il chante après
l’holocauste ? » du refus d’Adorno, dans Prismes, « d’écrire un poème après Auschwitz » puisque
l’innommable, l’inhumain s’était produit.
Ce cri en verre numérique point. Il a été composé par l’artiste après l’invasion russe dans son pays,
après son évacuation en sauvegarde d’une mémoire perturbée.

                                                                                                          Simone Dompeyre

                                                                                                                                  87
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