Page 84 - Catalogue 2026
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PROJECTIONS  ENSAV

Les derniers vers du poème disent la mélancolie qui baigne la rêverie bleutée d'Isabelle :
Mais l'étoile se dit : « Je tremble au bout d'un fil,
Si nul ne pense à moi je cesse d'exister. »
Alors la musique de Sankalpo, envahie par le soupir et le regard envoûtant de quelque Siva, divinité
hindoue à la fois érotique et ascétique, aux bras lascifs et sensuels apparu un moment, pour un
moment encore résonnant avec une tête de déesse antique et celle de l'Inconnue de la Seine.

                                                                                                                Didier Samson

   Céline Berger, Overwork, 2025, 10’10 (DE)

                                                             Ce que le film choisit d’abord : de la pellicule 16 mm,
                                                      une forêt, des cerfs qui courent dans un champ. Quelques
                                                      photogrammes abrupts. Puis les mains.
                                                      Des mains sur des tables à dessin. Des crayons qui glissent.
                                                      Des gestes précis, répétés par le montage. Le son direct
                                                      des outils, la friction, le frottement, le bip de machines
                                                      électroniques, se superposent progressivement à un drone,
                                                      un bourdon sonore, et l’ensemble commence à s’animer
                                                      comme un mouvement musical. Céline Berger travaille
                                                      avec des figures musicales identifiables, thème, variation,
                                                      contrepoint, permutation, solo, appliquées à des images,
                                                      souvent des mains au travail.
   Le montage commence en un rythme serein, presque documentaire. Puis il accélère. Les plans
   se répètent, permutent, se répondent. Un geste circulaire revient à intervalles réguliers dans le
   flux de gestes plus amples. Un petit cercle dans un grand cercle. Des visages, rarement. Bureau,
   laboratoire, usine, travaux extérieurs, l’environnement change, le principe reste. La main répète
   parce que le corps est loué. Berger ne dit pas ça. Elle accumule les gestes, jusqu’à ce que la
   répétition elle-même devienne le propos. L’industrie traversée par la vision rétrospective.
   Le film joue avec les limites du spectateur. Il pousse la permutation jusqu’à la frontière de la
   confusion, puis revient. Ce mouvement, saturer, relâcher, saturer, est parfaitement contrôlé. On
   passe de l’autre côté du miroir et on revient. Dans une voiture. Deux trajets distincts progressent
   en temps réel, trois photogrammes de l’un, trois photogrammes de l’autre, zone industrielle
   contre forêt, gris contre vert. Le même dispositif, la même main sur le volant, deux mondes qui
   avancent ensemble sans jamais coïncider. Après la saturation de l’usine, du laboratoire, du bureau,
   la voiture fait office de retour au monde, mais le montage refuse le repos : le spectateur n’est
   jamais tout à fait dans un seul endroit.
   Le titre apparaît avec la mention des sources. Overwork s'est tissé en une composition de films
   institutionnels produits par l’Agence Fédérale Allemande pour l’Emploi, années quatre-vingt, et
   destinés à documenter des métiers. La beauté était déjà là, enfouie dans la fonction, invisible à
   ceux qui avaient commandé ces films. Berger l’a mise à nu, avec une minutie et un humour glacé
   qui sont la marque du film.

                                                                                                                       Alain Astruc
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