Page 215 - Catalogue 2026
P. 215
Chapelle des Carmélites INSTALLATIONS
Annexe : Et la nature morte ?
Désormais si on distingue les œuvres dans des classifications pas toujours exemptes de
préjugés ni d’effets de mode – certes pas dans nos espaces intermédiaux et de cinéma élargi – la
première Académie française des Beaux Arts, fondée en 1648, sous Louis XIV, à Paris avec une
antenne à Rome, commandait, choisissait, excluait les œuvres selon une hiérarchisation dont le
premier degré était dévolue à la peinture d’Histoire et allégorique et le dernier à la nature morte.
En 1668, Félicien dans une préface aux Conférences de l‘Académie l’assène sans hésitation, passant
en revue ascendante les genres « Celui qui fait parfaitement des paysages est au-dessus d'un
autre qui ne fait que des fruits, des fleurs ou des coquilles. (…) Et ce jusqu’à la haute perfection. »
Porté par l’idéal de l’art dit classique, critique, premier historien de l’art en France, il hissa la
peinture hors des actes mécaniques au rang de l’art. Cependant, son argumentation entraînant
cette équation : grands peintres, grandes commandes et… grands formats.
Cependant, elle eut d’autres fonctions que celle d’ornements de salons ; comme offrandes,
accueillaient les hôtes, les Xenia antiques – traduction du grec – tableaux de fruits, pain, œufs,
légumes, pots de lait – doublaient avant de remplacer de vrais aliments offerts à l’invité et très tôt,
des objets ont été introduits dans les compositions religieuses. Même Giotto, glisse à la chapelle
Scrovegni, à Padoue, dans sa peinture de l’intérieur de chez Sainte-Anne : un soufflet, un rouet,
une étagère, un coffre de bois rouge avec ferrures noires, un lit avec rideau et couverture rayée. Ce
que Dürer appela, certes, « moindreries », mais que même la peinture historique de 1789, implique
dans l’immense huile de 323 x 422 cm, Les licteurs rapportent à Brutus les corps de ses fils de David;
puisqu’une corbeille à ouvrages claire avec bobine de fils, ciseaux dépassant, linge, se détache sur
la nappe rouge, comme irruption de la vie quotidienne jusque dans le lieu du grand genre.
Et si dans certains pays, elle n’obtient même pas d’intitulé générique, ainsi dans les Provinces
Unies i.e le Nord des Pays Bas, de 1579 à 1795, elle est ontbijt / collation ou bancket / banquet ou
frytagie / fruits selon le référent.
Avant l’appellation porteuse de connotations négatives comme still-leven, du flamand qui donna
still-leben en allemand et la still-life anglaise, en français qui parfois use de vie coyte ou coye ou
vie tranquille, silencieuse, nature morte et en Italie, oggetti di ferma – sans mouvement.
Pourtant la nature morte est porteuse de signes d’avoir ou d’être – de statut social.
En lecture simple, métonymique de l’acheteur. Y sont sériés fruits, fleurs, légumes, coquillages
entrebâillés, jambons, pains, plats ou dépouilles d’animaux : lièvre, poule d’eau, poule faisane,
canard, ailes écartées souvent ou encore objets manufacturés : aiguières ou poignards et couteaux
aux poignées ouvragées, mais aussi objets qui prétendent au registre de l’art instruments de
musique, partitions, livres abandonnés... Selon l’image du commanditaire voire pour aux Pays-Bas
prouver la beauté des tulipes comme une publicité.
Au-delà de cette marque sociale, fleurs coupées, animaux tués voire faisandés, légumes cueillis
prêts à faner, talés, pourris en menace toujours latente de la décomposition portent ce temps
dans leur beauté, leur fraîcheur d’un maintenant induit comme éphémère.
La nature morte suggère ce temps du bientôt, de l’encore mais.
Si la table est fournie, débordante pas de trace en creux pour le convive ; la table de la frustration,
voir mais ne pas toucher, goûter des yeux – tableau par excellence : la présence absente ; le plaisir
dans l’insatisfaction.
Ainsi sous le « coit », le silence, s’accumulent les symboles et les métaphores : un œillet dans
un demi-verre d’eau, c’est le Christ et la Vierge : le mot latin pour cette fleur carnatio évoque la
215

