Page 75 - Catalogue 2026
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Cinéma Le Cratère PROJECTIONS
Guillaume Poussou, De l’autre côté, 2021, 7’06 (FR - Occitanie)
« Kitty, sais-tu jouer aux échecs ? Ne souris pas, ma chérie, je parle
très sérieusement. Tout à l'heure, pendant que nous étions en train
de jouer, tu as suivi la partie comme si tu comprenais : et quand j'ai
dit : « Échec ! » tu t'es mise à ronronner ! » – De l'autre côté du miroir,
Lewis Carroll
Le footage de films d'archives familiales, super 8, avec
de gros plans du père et de la mère du réalisateur, Guillaume
Poussou, ainsi que du zoom arrière révélateur de l’album de
photographies entraîne dans le tourbillon de la vie de sa fille
âgée alors de 6 ans. Le titre qui est aussi le prénom de l'enfant
ne peut que guider sur les pas de l'Alice de Lewis Caroll.
Non sans humour, le film a la grâce et le pouvoir enchanteur de dépasser les films d'archives
familiales habituels. La légèreté et la vivacité du montage empruntent aux films burlesques de
nos enfances cinématographiques, alors que sa musicalité avec l’emprunt à un morceau du
compositeur Joan Pérez-Villegas est dominée par les sons volubiles de clochettes et de clarines
emportées dans un rythme jazzy. Ainsi s’impliquent quelques vues de campagne et d’un jeune
mulet allègre, écho du cheval blanc du livre. De même, la vision de l'échiquier topique de Caroll
entraînerait la fausse inquiétude sur le sort d'Alice et son avenir de reine liés à sa capacité à faire
de son pion une reine rouge, mais répond au carrelage en noir et blanc de la maison familiale. Et
Alice feint de savoir jouer avec son grand-père, à qui elle lit son histoire. Elle sort pour découvrir la
vie et les bords du lac d'où sa maman lui parle, ses lèvres s'animent mais sans son ; quant à jouer,
choisir des motifs du cinéma d’avant le parlant.
Sous le regard et la main de son père, la pellicule imprime les gestes Alice, avec le grain retenu et
la luminosité retravaillée, parfois striées de traits – le temps passé demeure, marqué.
Le film garde visible sa marque sur son bord gauche, la caméra tremble sur l'échiquier qui, en
incipit, cite en anglais le texte de Carroll : « White pawn (Alice) to play and win in eleven moves
» avant que la nouvelle Alice, sur le fond gris tacheté, n’inscrive de l'écriture de son âge encore
malhabile, le titre du film. Elle bouge et se trémousse au bord de l'eau devant sa mère de dos en
gros plan ou plus tard, sautille de joie, tête ceinte de la couronne de reine, ou plus jeune encore,
un éclat d’elle marquant de l'empreinte de ses pas, le sol sableux d'une plage.
Une légère barre figure la pliure du livre où s'inscrivent les mouvements de la caméra la filmant
comme sur une toile. Signature in praesentia, le visage du père et celui de sa mère encadrent une
Alice à la balançoire, quand soudain le ciel s'ouvre sur une forme ovoïde : œuf de la conception
terrestre, avant d’emporter dans le tourbillon des carreaux de l'échiquier terrestre de la maison.
Comme pour sortir du rêve, le plan du père agitant la tête est pris dans la trame grise baignée de
points. Tout semble s'enténébrer avec les différents signes barrant le champ de branches d'arbres
ou de traits noirs cependant le ciel se réouvre avec Alice lisant à son grand-père ensommeillé le
livre dont elle partage le nom.
Le générique cite les « joueurs » mais avec les termes du théâtre étonnamment glosés : Dramatis
Personae (As arranged before the beginning of the game). L’échiquier en gros plan ponctue la
circulation des temps de ce film sans paroles et reconnaît aux archives familiales, leur capacité
filmique pour peu qu’une Alice sache en démêler les pièges et qu’un père sache en inventer un
film.
Didier Samson
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