Page 71 - Catalogue 2026
P. 71
Cinéma Le Cratère PROJECTIONS
par une journée glaciale sur le Lac Champlain aux États-Unis. J’y ai intégré des éléments récents
pour construire une histoire de voyage vers un monde onirique, monde d’ombres, monde de
transformation.
Fantôme – et si c'était vrai se construit de ces documents d’archives et d’éléments récents pour
faire ce voyage en temps réel mais aussi au temps passé, le film partant à la rencontre d’une
femme au visage énigmatique, empruntée à la peinture de Petrus Christus et avec laquelle je
trouve une filiation, malgré l’espace-temps qui nous sépare. Par ailleurs, le noir et blanc et le type
d'images provoquent différentes couches de sens et une aura mystérieuse.
Simone Dompeyre
Sylvie Sainte-Marie, Histoire Vraie, 2025 9’17 (CA)
Un tombeau inattendu, débutant en une promenade
qui dresserait un itinéraire pour les promeneurs à venir et
provoqué par la découverte d’une photo aux bords coupés
irrégulièrement, à la pose canonique du portrait, avec le
nœud ornant la chevelure et le sourire contraint.
Tombeau donné à une enfant dont s’apprend la noyade avec
le retour – unique dans la déambulation, jusqu’au bord d’un
lac avec panneau ancien d’interdiction de bateau à essence.
Le tombeau, comme genre, s’institua très tôt, pour donner un lieu à la personne regrettée, ainsi
reconnue comme ayant fait partie – et faisant par là encore partie – de l’humain.
De simples mots dont, dès l’Antiquité, le regret du « Quelqu’un ô Héraclite m’a dit ton trépas »,
cité puisque quelqu’un apprend en effet, à la narratrice, que cette image est celle d’une enfant
noyée.
Ces poèmes de souvenirs s’écrivent, le poète écrivant veillant à faire écho au poète disparu. Le long
de l’histoire des Arts, non plus réservés à la poésie, ils furent nombreux au XVIe siècle, renaissant
au XIXe avec celui écrit par Mallarmé pour Poe, décliné au XXe avec des variations hors poésie
pour la personne chantée qui peut être Gérard Philippe, l’acteur-comédien emblématique d’après
guerre, qui mourut jeune et chanté ; ce fut « parler de lui pour le rejoindre » du poète Pichette, ou
celui de Nancy Huston pour Romain Gary qu’elle bouscule en un réel portrait intime et d’écriture
ou le retour à Du Bellay par Michel Deguy, reconnaissant à ce poète insigne de la Pléiade d’avoir
porté le questionnement en poésie, il en module les élans poétiques et reconnaît ses inventions
rhétoriques. La musique, aussi, déjà en baroque, instrumentale à cause de l’interdiction religieuse
de paroles autres que celle du Livre Saint, invente la Lamentation ; au XXe, en œuvre collective
ou non comme Ravel pour le Tombeau de Couperin, dont il aurait eu l’idée en lisant celui de
Mallarmé pour Poe, et cet autre contemporain en regret d’un pianiste talentueux s’étant suicidé
jeune, et tant d’autres qui ainsi inscrivent leur compositeur dans la reconnaissance d’une tradition
et dans l’Histoire.
Et en cinéma, même hors du geste de réappropriation de l’expérimental, des œuvres narratives
ont exercé ce projet ; un seul exemple, pour ne pas alourdir la liste déjà longue. En 2004, les frères
Taviani, pour Kaos, puisent dans Pirandello, l’esprit d’invention poétique qu’ils partagent avec
lui, allant jusqu’à intituler l’un des épisodes de leur film : «Requiem aeternam dona eis, Domine/
Accorde-leur la vie éternelle, Seigneur ». Sous ce titre, en abyme, des bergers réclament un
cimetière pour enterrer leur patriarche.
71

