Page 72 - Catalogue 2026
P. 72

PROJECTIONS  Cinéma Le Cratère

Penser aux œuvres qui créent en réagençant et recomposant de précédentes œuvres entraîne à
pointer vers le cinéma, plus précisément vers le footage qui adopte cette fonction d’hommage et/
ou de questionnement comme l’indispensable et excitant Histoire(s) du cinéma de Godard.
Histoire vraie, qui de surcroît, ajoute en parenthèse, « d’après une histoire vraie, » relate comment
s’est imposée, cette mission de restauration du souvenir d’une enfant à partir de la seule et
simple trace d’une photographie si fragile que son inventrice craint de la saisir. Le chemin qu’elle
entreprend, censé de promenade devient un périple avec des échos – lointains – des épreuves
que le héros du conte doit surmonter pour être reconnu comme tel ; des étapes nécessaires de
ce qui le distingue, parmi les siens, à la reconnaissance après exploit par les siens. Certes, la quête
n’est pas de l’ordre de l’héroïque, elle n’est pas cherchée ; l’humilité de la raconteuse, sa simplicité,
ses réactions n’en suivent pas la trace ; cependant, il lui faut dépasser des obstacles – monter des
escaliers, passer le long de façade, s’approcher de l’eau, entrer dans une maison déserte – faire
le geste différenciateur : trouver l’image et revenir au lieu de la noyade – et raconter le rappel à la
mémoire, en film vu pour que l’enfant soit ne serait-ce qu’en ce plan de photographie centrée sur
le fond d’écriture qui commente le chemin.
Cette avancée refuse, par ailleurs, les musiques codées ; ce peut être une flûte de musique
«indianisante », des sonnailles très distinctes du bruit topique d’eau : le lieu de la mort de l’enfant.
L’escalier, des premiers pas, se transforme par le mouvement d'un fil rouge épais grimpant
rapidement les marches qui traversent les temps puisque en deux plans contigus, il brille sous le
soleil pour l'un et est enneigé pour l’autre, sous le bruit de sonnailles.
Les lieux suivent les mots y compris dans leur définition : la voix annonce un cinéma, suit un
bâtiment que peint un homme sur son échelle, en beau bleu, plutôt un hangar avec une bicyclette
entr’aperçue dedans ; la maison dite majestueuse est délabrée. Seule la ruche isolée après la
découverte de la photo, correspond à sa description. Et seul le lac comme lieu de la perte de
l’enfant est réitéré avec son bruit d’eau.
Par ailleurs, les photos sont souvent sur-cadrées, selon ce code distinguant les images d’amateur
des professionnelles, mais d’autres types d’images s’y adjoignent ainsi ce dessin de famille enfantin
après le cinéma comme modèle d’habitat croisé. Tels autres dessins en superposition répondent à
leur nomination : le lapin bleu imaginaire – est-ce une Alice qui chercherait son chemin – la sitelle
dite multicolore alors que le canard, dessiné en silhouette passant devant / sur la ruche n’est pas
dit.
Des mots, en effet, occupent le champ, page à page, depuis le titre. Ils s’écrivent comme en
caractères de machine à écrire, au fur et à mesure ; devançant l’avancée ou revenant à la découverte
de la photo de l’enfant et à l’urgence et à l'affection qu’elle déclenche.
Ces mots sont loin d’être anodins. Ils usent de termes de qualité d’images ou de médium : la
cabane pixelisée pour exemple, la femme qui dort en noir et blanc, le dessin d’étranges « sandales
d’huîtres» , des figurines théranthropes à tête d’oiseau en bois de plusieurs teintes et la photo qui
point.
Ils s’attirent les uns les autres, en une sorte de métaphore filée, de métaphore appliquée concernant
les sentiments « gravant en moi une déchirante certitude / frappant de plein fouet / je nage dans
la confusion » – seuls termes en gros caractères.

72
   67   68   69   70   71   72   73   74   75   76   77