Page 107 - Catalogue 2026
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ENSAV PROJECTIONS

de la mutinerie qui le contraint à se cacher, de l'affreux stratagème monté par une tribu primitive
traîtresse, de la faim qui le contraint avec ses trois derniers compagnons à un acte d'anthropophagie,
rien n’est dit. Seule l'expédition à deux, vers le cœur de l'Antarctique est de mise, en écho aux
finalités du récit de Lovecraft et à ces visions fantastiques que la réalisation de Tomáš Rampula
exalte . Des noirs et blancs intenses, très denses découvrent à travers l'œilleton d'une longue-
vue, les hommes de l'expédition se frayant péniblement un chemin à travers un chenal formé de
pesants blocs de glace. Le film gagne des vues rendues plus spectaculaires par le recours à l'IA et
surtout par sa profonde et envoûtante bande-son. Lugubre, elle engage les crissements des pas
sur la glace, le craquèlement de la banquise en un véritable suspense hallucinatoire.
Le bruit du blizzard cerne les hommes de l'expédition, les enveloppe dans une gangue de glace
rendant leur avancée pénible, quand soudain le blanc dessine son ovale dans le champ. Le bruit
devient stridence redoublée par l'inquiétante voix over qui exprime, dans son incompréhensible
idiome, la peur. L'image se trouble, tissage anxieux de formes filiformes s'ouvrant sur un paysage
de montagnes aux flancs abrupts. Le terme d'Angortic surgit, s'y mêlent à la fois Angoisse et
Antarctique. La plongée sur un être contemplant une vasque ouverte comme un geyser dans la
glace, comme un tourbillon entraînant ajoute à l’inquiétude devant les montagnes environnantes,
découvertes, elles, en contre-plongée. Cela précède la découverte d'une page de l'expédition
consacrée à l'abandon de son dernier camp de base.
Le regard se porte surtout vers cet être mystérieux et apparemment triomphant que l’incipit
découvre au sommet d'un pic. Un gros plan de face, l'index tendu, comminatoire, participe au
caractère sombre et grave de cet être à la chevelure ébouriffée étrange guide de son aventure
totalement fantastique. Et les cieux de s'ouvrir, la tempête de se déchaîner, la lune de jouer
à dominer la scène avant de se retirer. Un travelling avant sur le vieux livre The Mountains of
Madness distingue la main anonyme qui brusquement, le referme. Un homme s'avance alors
dans un long boyau, une gorge intérieure habitée de serpents et d'une créature semblable aux
Shoggoths lovecraftiens, monstre fait de tentacules puissantes telles celles d'un poulpe se
dressant, bondissant vers la coupole d'une architecture faite d'arches s'ouvrant sur l'infini. Un gros
plan des yeux de l'aventurier signale le défi qu'il lance au monstrueux avant de disparaître. Ce
climax du film atteint, la contreplongée se resserre progressivement sur un livre ancien arborant
pour titre The Tekele-Li, cette indéchiffrable formule initiatrice.
Et d'initiation, il y est effectivement question puisque la couleur apparaît, rouge scintillant de
formes plus organiques, sinueuses comme chairs internes, comme matrice d'une vie à venir,
d'un secret à découvrir. Les formes se mêlent, le noir et blanc agit comme une sorte d'imposition
de mains avant de dévoiler l'apparition nouvelle d'un être, vu de dos, mage tout de blanc vêtu,
d'un blanc sépulcral s'évanouissant dans le blanc luminescent de cette forme ovoïde découverte
antérieurement.
Très maîtrisé, Snowblind est aussi envoûtant que ces plans d'un rouge somptuaire et organique
qui font pénétrer à l'intérieur d'un monde dont la fascination est redoublée par la gravité de la voix
qui l'accompagne. De ne pas être immédiatement intelligible, sa langue redouble l'inquiétante
étrangeté, « anxiéctique », de cette aventure digne des maîtres écrivains qui l'ont initiée.

                                                                                                                Didier Samson

                                                                                                                                107
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