Page 102 - Catalogue 2026
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PROJECTIONS ENSAV
est à l'origine du trauma subi par Mohamad, le film est le récit de la tragédie qu'ils ont vécue :
Mohamad a assisté à la mort de son ami et se souvient, comme en rêve, de la tache de sang laissée
sur l'eau du lac où, après l'avoir torturé ses bourreaux l'ont abandonné. L'amitié que Samy a nouée
avec Mohamad, leur a permis de faire de ce souvenir, réel ou rêvé, la question même du film. Samy
portait un regard si intense sur son futur ami que celui alla jusqu’à le soupçonner de vouloir le tuer.
Comment enregistrer les souvenirs si effrayants d'un être qui a dû fuir sa Syrie natale et y laisser
le souvenir d'un père qui lui a appris à nager ? Comment retenir ces souvenirs aussi (im)matériels
que cette eau qu'une main ne peut retenir?
À ces questions, les deux amis répondent par ce film en noir et blanc au rythme lent, seul capable
de faire advenir la parole grave, et parfois plus joyeuse, de cet homme au visage buriné par le
temps et les souffrances endurées. L’incipit en légère plongée approche les profondeurs d'un
lac qu'égaient des chants d'oiseaux, avant qu'une main s'avance timidement vers la surface d'un
lac, en agite craintivement la surface, comme pour ouvrir ses souvenirs. Des paroles remontent
progressivement des temps d'avant, ceux vécus en Syrie, remontée qui se fait au gré d'un voyage
en train d'où Mohamad, en légère contre-plongée regarde méditativement le monde extérieur
que sa surexposition ouvre comme un plan de méditation, une ligne de fuite intérieure : « Peux-tu
regarder l'eau s'écouler / dans une certaine direction? », interroge la voix douce et craintive de son
intervieweuse. Bégayée, sa réponse dit sa douleur : « Je fuis l'eau / surtout si elle est calme ». Le film
se confond avec cette surface de l'eau dont ne s'entend guère le bruit et se fait l'écran inverse où
la mémoire et l'imagination recherchent l'origine du trauma. Cependant « Toute l'eau de la mer ne
suffirait pas à laver une tache de sang intellectuelle », Lautréamont dans Les Chants de Maldoror.
Seul le poème de Mohamad Adieu Ugarit lui aura permis d'apaiser sa douleur, de l'inscrire dans le
marbre du calame ; il s'écrit et s'entend en clausule dans cette double langue parlée par les deux
amis : le français et l'arabe.
Des plans du tournage du film et de l'entretien de l’artiste expriment, laconiques, le souci de
l'éthique du réalisateur : Mohamad se confie à son intervieweuse, sous la perche du preneur de
son. Un autre plan inclut en arrière-plan cette même perche au bord du lac : la douleur s'atteint
sans emphase, en gardant une distance proche de celle de Mohamad face à cette parole qui, enfin,
franchit la barrière des lèvres et de la langue. Un lent travelling des bords boisés du lac laurentien
en contre-plongée atteint l'eau. Le ciel peut se rouvrir pour cette silhouette qui marche le long du
lac, et que protège la forêt. L'eau qui bruit et bouge légèrement devient cette surface immatérielle,
métaphore du remous qui agite l'humain entre mémoire des quelques moments vécus de la mort
de son ami et imagination. Les plans se suivent, alors, de plus en plus sous-exposés. Les souvenirs,
dès lors, progressivement remontent, et l'eau se fait attendre dans un bruissement de plus en
plus agité, en alternance d'ondulations noires et blanches avec une musique plus grave comme
habitée du gong d'un glas, avec des zébrures de gouttelettes de la surface ainsi agitée, après de
gros plans du cou et des mains de Mohamad : l'expérimental crée une vraie proximité par la vue
de l'eau dans son impalpable matérialité : un gros plan frontal du visage de celui qui rit en se
présentant par jeu comme le fils de Kim Kardashian ; un plan de la main qui écrit alors que le poète
a retrouvé le souvenir de la corniche d'Ugarit, cet ancien port à onze kilomètres de Lattaquié en
Syrie. C'est là que son père avait appris à Mohamad à nager. Samy partage un moment au bord du
lac et s’apprend que son ami a renoué avec la nage au Québec, près de ce lac, cadre protecteur de
ce film. L'eau devient torrent et Mohamad évoque un moment de bonheur, précisément ce jour
où son père lui a appris à nager : « Il était la Syrie, il était Lattaquié / Le pays n'était rien, c'était lui
le pays », confie le fils à ce père mort. Un plan fixe de la terrasse et des chaises signifie à lui seul
l'absence. Et dès lors, le film déploie sur la surface de l'écran confondu avec l'eau en surexposition,
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