Page 104 - Catalogue 2026
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PROJECTIONS  ENSAV

   Sahand Sarhaddi, Karun The Longest River of Iran, 2024, 19’30 (IR)

                                                              Une question ouvre le film, tirée d’un roman de
                                                       Shahriar Mandanipour : lesquels tourmentent les autres, les
                                                       lieux ou les souvenirs ? Le film traverse la question pendant
                                                       dix-neuf minutes, sans attendre de réponse.
                                                       Ce que le regard perçoit d’abord : une fenêtre, la nuit, des
                                                       lumières de voiture qui passent. L’intérieur est allumé. Le
                                                       point de vue se rapproche lentement, bascule à l’intérieur,
                                                       repart en arrière. Ce mouvement simple, entrer, reculer, est
                                                       le geste de tout le film. S’approcher sans forcer. Regarder
                                                       sans posséder.
                                                       La maison est iranienne, années 1990, dans son jus. Le
   ventilateur tourne. L’horloge marque une heure moins vingt. Un verre est renversé sur la table
   où le thé a été servi. Des voix over se suivent, enregistrements téléphoniques, témoignages de
   survivants, sans jamais coïncider exactement avec l’image. L’image est au présent des objets. Le
   son est au passé des corps. Ce décalage ne se résout pas. Il dure.
   Sarhaddi ne reconstitue rien. Il n’y a pas d’acteurs, pas de dramatisation, pas de musique qui gonfle
   au bon moment. Ce que le film déploie, ce sont des plans, photographiques dans leur précision,
   cinématographiques dans leur durée, qui posent les objets dans la lumière et les laissent exister.
   Une cassette défaite. Du papier déchiré dans la machine à écrire. Des cahiers de poèmes disparus.
   Des empreintes de mains sur les murs. Cela avance par strates, et ce qui s’est passé dans cette
   maison se comprend à mesure que le film se déroule. La reconstitution est mentale. Elle se fait
   dans le spectateur, pas dans le champ.
   C’est là que le dispositif produit l’inattendu. Plus le film retient, plus il dévaste. Parce qu’aucun
   pathos ne s’interpose entre la réalité et le spectateur, celui-ci se retrouve directement dans la
   vérité vécue de cette nuit, non pas en position de témoin d’une reconstitution, mais comme
   dépositaire d’une mémoire incarnée portée par des murs, des objets, des taches. La terreur est
   d’autant plus réelle qu’elle n’est pas simulée. C’est le spectateur qui la reconstitue, dans toute son
   horreur.
   Cette nuit du 21 septembre 1998, Hamid Hajizadeh, poète, et son fils Karun, neuf ans, ont été
   assassinés dans leur appartement de Kerman, par quatre personnes avec lesquelles ils avaient bu
   le thé.
   Les assassins ne sont pas nommés. Le contexte politique n’est pas évoqué. Le régime n’est pas
   désigné. Seule la vérité de l’horreur est mise à nu, et cette nudité est plus forte que toutes les
   dénonciations, toutes les pétitions, tous les manifestes. Ce que Sarhaddi accomplit dépasse la
   posture éthique. C’est une décision formelle : confier à la matière et à la durée ce que les mots
   politiques ne peuvent pas atteindre.
   Vers la fin, le piano reste seul. Les taches de sang sur les murs se superposent à la carte de l’Iran.
   Les fissures du plâtre deviennent des rivières. Karun, le fils, neuf ans, est aussi le nom du plus
   long fleuve d’Iran. Ce basculement ne s’explique pas, il se produit. L’intime devient territorial. La
   mémoire d’une maison rejoint la géographie d’un pays entier.

                                                                                                                       Alain Astruc

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