Page 150 - Catalogue 2026
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PROJECTIONS Les Abattoirs
Un des tableaux de Magritte ne s’intitule-t-il pas La lumière de la coïncidence et un autre La
réponse imprévue, comme celles-ci provoquées par des demandes à l’IA... Tous de même à
savourer comme objets trouvés.
Simone Dompeyre
Yuliya Tsviatkova, Evergreen, 2024, 13’10 (BY)
« Vrai sauvage égaré dans la ville de pierre,
À la clarté du gaz je végète et je meurs. (…)
Je rêve de passer ma vie en quelque coin
Sous les bois verts ou sur les monts aromatiques »
– Charles Cros, Plainte
Evergreen / Toujours vert exprime un souhait de nature
vivante qualifiée par cette couleur épiclèse, attachée à
la nature quelle que soit celle de l’arbre ou de la plante
recherchés... Yuliya Tsviatkova le transforme en plainte.
Son planctus débute sur l’état des lieux de la forêt, en long travelling à ras le sol ou sur les branches,
y revenant, encore et encore, tant le constat est désespérant. Sa plongée sous les arbres, sur les
branches tombées est une longue demande de pardon.
L’incipit voudrait encore croire à de belles frondaisons ; il suit, en plongée, des formes arrondies
irrégulières et floues, plantes non identifiables mais généralisées sans menaces précisées.
Cependant déjà en voix basse, sans s’énoncer clairement, le mal-vivre devant un tel état sourd.
Des barres obliques noires devancent le souffle, le vent qui, désormais, forment de petits cercles
concentriques sur un plan d’eau non circonscrit.
La difficulté à appréhender le monde s’aggrave puisque, désormais, le mouvement s’accélère
jusqu’au filage. Le bruit de pas et des scratchs précèdent la voix over en bas volume mais plus
fréquente, pour avouer « ces endroits qui me sont chers ». La parole s’impose personnellement,
ce ne sont pas des résultats d’enquête mais du vécu ce qu’avère l’implication du bras qui effleure
des plantes plutôt sèches.
La nature n’y est pas en expansion, des branchages secs s’accumulent – plus tard, l’amas suggère
l’ossuaire. Et seule la petite lampe torche se focalise sur de petits points de la ramée, avant l’image
en abyme du smartphone au sol qui, plus tard, plus net n’importe plus que des lignes floues,
abstraites. La main cependant se risque au toucher, la voix toujours basse comme pour ne pas
effrayer cet autre « vivant » ; parfois un noir arrête même cette recherche. Le bruit d’orage au
lointain n’empêche pas la main d’oser le tâtonnement ni l’essai de dialogue ; l’aigu du son attaque
un tronc, une focalisation sur un arbre pris en halo.
La beauté du désespoir, et la réflexion selon laquelle la forêt n’appartient pas aux humains se font
sur le flou de l’inaccessible, et la reconnaissance de la perte de repère. Dès lors, le plan fixe prouve
que l’avancée n’était qu’errance avant la percée d’une nouvelle rare couleur, cette fois du rouge
grenat.
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