Page 148 - Catalogue 2026
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PROJECTIONS  Les Abattoirs

   Juha van Ingen, Monumental, 2025, 8’45 (FI)

                                                             Monumentale en effet, cette œuvre de Calder, la seule
                                                      ainsi exposée en Italie, sur une place de Spoleto, depuis
                                                      l’exposition collective de 1962, orchestrée, par Giovanni
                                                      Carandente, conservateur et organisateur de ce rare projet
                                                      Sculpture dans la ville. Calder l’homme des mobiles répondit
                                                      à la commande par ce stabile de près de 60 mètres en
                                                      hauteur et une cinquantaine en largeur, toujours visible près
                                                      de la Gare.
                                                      Monumental s’insère, en accord total avec la quête artistique
   de Juha van Ingen ; le monument trouve pleinement son rôle de monument . Le verbe monere
   latin se traduit par « faire penser », se souvenir.
   Monumental y parvient parfaitement : revenir à, rappeler cette œuvre de Calder à l’origine
   particulière, au titre qui lui-même fleure l’Histoire : le sculpteur alors dans la ville italienne, y
   découvrit une peinture ancienne figurant le troisième duc de la ville, Theodelapio : il en fit celui
   de sa sculpture.
   Juha van Ingen ne cherche pas l’œuvre trop lisse. Il refuse l’image reportage avec la meilleure des
   iconicités, il lui préfère un matériau sensible, en couleur changeante. Le grain d’un jaune inattendu,
   le bleu plus varié et plus délié, la découverte de formes aussitôt s’effaçant, métaphore des formes,
   en équilibre, des formes différentes selon le point de vue, selon la proximité de la sculpture.
   Et pour ce faire, il préfère recourir à un vieux smartphone, Lo-fi pour low-definition. Il débute dans
   la clarté par des cartons énonçant le projet, en un préambule simple, alors que dans son rapport
   particulier au mémoriel, il les a fait traduire en italien médiéval par l’IA.
   Autre strate, pleinement esthétique, celle-là, cette partition en mode dorien devient poème par
   la voix de la mezzo soprano Nyla van Ingen, un écho des cantiques médiévaux. En mode mineur,
   la cantatrice porte, en phrasé musical repris, très dynamique, les informations. La mémoire y
   assemble d’autres chants comme ceux à la Vierge Marie de l’abbaye de Montserrat cependant
   que la cantatrice exalte, dans l’inattendu, le projet d’exposition, l’intelligence du commissaire
   artistique, la vision de Calder, sa sculpture.
   Éloge paradoxal que ce détournement de la mission du chant, ou, au contraire, très logique
   puisqu’une telle réunion à chaque fois nouvelle du présent et toujours enrichi, est le mode
   d’invention de l’artiste Van Ingen, lui qui, d’un texte informatif fait poème et d’une « présentation
   » d’une œuvre fait poésie visuelle. Ce ne sont pas des fragments approchés et identifiables
   d’emblée de la sculpture, ni d’un réel tangible, mais la sublimation en formes. L’arrondi de l’aile,
   l’aileron approché, le matériau s’imposent comme éléments plastiques mais le contrepoint en
   chant suggère les pales pourtant « stabile », l’œuvre-monument.
   L’imprécision d’un regard trop approché du métal devient sensation de mouvement pour l’œuvre
   arrêtée pour du temps encore dans cette ville où se croisent les strates historiques et les œuvres
   de divers médiums ; Monumental l’inscrit dans un autre temps en mouvement.
   L’artiste dit :
   « Je travaille avec ces vieux smartphones depuis 2015. Au départ, c'était presque par hasard,
   mais j'ai réalisé que leurs dysfonctionnements et leurs limitations pouvaient ouvrir de nouvelles
   perspectives. Monumental poursuit cette exploration : observer ce qui subsiste, ce qui disparaît et
   comment le temps laisse ses traces. »

                                                                                                              Simone Dompeyre
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