Page 153 - Catalogue 2026
P. 153
Les Abattoirs PROJECTIONS
Cecilia Araneda, lessons on flight, 2024, 4’27 (CL / CA)
Le cinéma expérimental s'ouvre et ouvre à la pluralité du
vivant, à concevoir le monde comme un réseau interconnecté,
à mettre au jour un maillage entre les agents humains et
autres qu’humains avec une aspiration particulière de ne
plus centrer sur l’humain, mais à coopérer avec la nature.
lessons on flight cumule ses projets.
Leçons sur le vol, ou le « comment l’oiseau vole » avec
des échos des recherches du pré-cinéma quand Marey ne
cherchant pas à montrer le mouvement mais à le décomposer
pour comprendre la locomotion, humaine comme animale,
n’avait pas besoin de perforation. Échos en cinéma, en envol mais non en descriptif scientifique, le
colibri reconnaissable à son long bec effilé au bout de son petit corps, comme à sa manière de plier
les ailes, à sa fréquente verticalité, est seul, libre, non encombré d’un système grâce auxquels les
traces de ses mouvements s’inscrivaient pour l’analyse du biologiste-chercheur et photographe.
Le chronophotographe de Marey prenait la forme et le fonctionnement du fusil mais il déclenchait
des plaques photographiques puis plus tard de la pellicule. L’oiseau vivait et son image le laissait
vif. Des lignes blanches horizontales sur lesquelles volette le colibri, pourraient en être un rappel
d’autant que sa couleur blanche en ferait un hors du temps actuel et qu’il flotte hors apesanteur
plus qu’il ne vole d’un point à un autre.
Cecilia Araneda n’enferme pas l’oiseau, elle est prise, elle, à ses changements de direction, d’axe,
de proximité. Le colibri est maître du champ, il pointe son bec en amorce, quitte l’espace enserrant
du cadrage, y revient puisqu’en liberté iconique.
Ses couleurs ne répondent pas à la taxinomie, il est pris dans la pellicule elle-même en variation.
Le 16 mm, noir et blanc, a échappé à la chimie du laboratoire, puisque l’artiste tient au fait-main, y
compris pour le développement. Elle adopte cette mouvance d’écocinéma inventant des produits
avec les plantes environnantes, ainsi les olives du jardin. L’huile des olives produit un dépôt sur la
pellicule, préparée avec un colorant alimentaire posé sur la pellicule après le fixage. Des traces,
des taches, des points, des tavelures,des craquelures, des boursouflures, en autant de variations
en bleu soutenu ou plus clair, outre de rares passages en beige rosé, éloignant plus encore du
vol réel, forment des réseaux microscopiques – les réticulations – transformant le ruban plant et
uniforme de la pellicule en aformes variables.
L’oiseau vole à travers les arbres, le film est développé avec des olives et coloré à la main dans
la campagne chilienne, localisée en explicit, tout en minuscule – comme la « maison familiale
araneda ezpinoza a quirihue, au chili ». L’artiste compose un tombeau ainsi qu’on nomme les
poèmes en mémoire de… en empruntant les traits d’écriture de la personne à laquelle s’adresse
cette reconnaissance1. Elle, Cecilia, reconnaît l’obédience de celle – maria laurina – « qui a planté
les arbres dont se nourrissent les colibris ». Elle filme ce lieu, avec ces colibris, elle use de l’olive
comme révélateur, dans l'approche-durable de l’écocinéma. L’écocinéma qui n’est pas un paysage-
spectacle ; il ne compose pas d’images paysagères mais est attentif à la formation des processus
glissant ainsi la perforation bordée de rose, ou barrée, ou glissant une avancée de rouge puis des
marron.
Son processus la conduit outre ce retour aux matériaux naturels, à se souvenir de l’origine et
son cinéma y reste vigilant. Origine familiale chilienne, origine du groupe, ainsi non seulement
le colibri est un oiseau autochtone mais chez les Autochtones, oiseau mythique, il est un lien
avec ceux qui ont disparu, il est un messager. Dans le bleu, il reste blanc hors la vie autre que la
1. cf. texte Histoire vraie de Sylvie Sainte-Marie, sur le tombeau, page 71
153

