Page 146 - Catalogue 2026
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PROJECTIONS Les Abattoirs
Edoardo Mulato, I see you, 2024, 8’20 (IT)
Le champ est noir. Le plan réverbéré monte doucement ;
quelque élément qui ressemblerait à un orgue d’église, très
libre, très ouvert avant le retour au noir persistant jusqu’à
une superposition. Centralisé, en contre-plongée, depuis le
bas des escaliers, c'est le temple de Canova à Possagno, ses
six piliers symétriques, sur lequel, un plan d’eau calme, les
arbres de l’autre rive se meuvent inversés en haut du champ.
La surface de l’eau déborde de part et d’autre du temple. La
superposition simple, d’une élégance qui ne cherche pas à
se faire remarquer.
Une silhouette descend au ralenti, les marches du temple, avant son arrêt au milieu des marches,
regardant d’un côté et de l’autre. Le temps s’étire avant qu’un couple main dans la main, pénètre
dans le champ par sa gauche et remonte vers le temple en une lenteur appuyée. Les silhouettes
de dos ne sont que des formes dans la lumière, quand de face, elles restent à peine discernables.
Cependant, ce qu’en hors cadre, Edoardo Mulato a reconnu, l’esprit de Tarkovski plane. La lenteur,
l’architecture chargée, le son d’orgue, les silhouettes qui traversent des espaces trop grands pour
elles.
Le film opte pour le noir et blanc. Un noir et blanc numérique, léger, souple, celui d’un téléphone
portable, ce qu’Edoardo Mulato confirme aussi, avec cette pudeur qui est aussi la marque de son
travail : « J’ai mon téléphone portable, je fais des images, et après je fais le film. »
Trois couches de son le traversent simultanément : l’orgue, des sons de nature discrets et une
voix alternant le français et l’italien. Le même poème, dit deux fois dans deux langues, se traduit
en anglais en sous-titres. Le poème se prononce, dans un effet de grande proximité, de douceur,
d’affirmation. C’est une voix qui s’adresse à quelqu’un. Ce texte par la voix, en poésie s’entend
avant la lecture silencieuse, dans un emportement sans possibilité de retour. Les deux langues,
dans la fin de ce poème visuel, se superposent comme se superposent les images.
Le poème de François Labitrie convoque un monde antérieur à toute doctrine, où la nature et
l’architecture parlent le même langage. Le temple n’a pas de fonction religieuse. La lumière, la
pierre, la proportion sont du film. Les cerfs dans la neige, la forêt hivernale, le chêne millénaire
composent un paysage où la nature aurait la place du sacré sans que rien ne le nomme.
L’essence de notre nature, dit le poème, ne se découvre ni en grec ni en sanskrit, mais dans la
simplicité d’un arbre.
Le film prépare à recevoir, plus qu’à comprendre. L’image quasi-fixe, le ralenti, les superpositions,
l’orgue induisent une posture qui ne se pratique plus guère, savoir regarder une image immobile,
écouter une voix, laisser les deux coexister sans chercher à les relier causalement. I see you s’avère
une rééducation du regard et de l’écoute, très douce, très lente.
Edoardo Mulato crée la matière pour rêver de ces éléments imprécis. Avec une élégance d’autant
plus grande qu’elle semble sans effort, parce que l’effort est mis exactement là où il doit être.
Alain Astruc
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