Page 34 - Catalogue 2026
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PROJECTIONS ENSAV Prémices
« Décalage » pourrait être le sous-titre de cette étrange succession en quatre moments portés par
le souffle du vivant et du vent de ce lieu maritime.
Elle, la joggeuse, aux traits marqués, cheveux tirés en chignon, court à la lisière de la mer, avec
les gestes précis de sa course, en justaucorps strict et blanc, mais elle décline en voix alto, son
anxiété, ses craintes existentielles et son rêve éveillé d’accident de voiture tombant depuis une
falaise. La mer est annoncée dès l’incipit par le clapotis et la houle ; le déplacement du véhicule, lui
est suggéré par des halos, ceux de phares automobiles, ici et là dans le champ, et par des gouttes
sur un pare-brise, des branches du bas-côté s’immisçant dans l’espace. La mer s’impose sous le
ciel nuageux en variation du bleu, pour ce tableau en deux bandes horizontales à la Gray. Elle
délimite la course, elle se respire dans le paysage suivant.
Le générique précise Tonya Loren comme il dénomme Cédric Blondiaux pour l’athlète voire le
musicien et professeur de chant ayant formé celui-ci, Vincent Tricotel Dauberlieu qui veille en ses
formations à travailler l’union entre corps et voix et esprit. Cela confirme ce que la carrure et la
tessiture auguraient pour la première trans ; cela reconnaît le chemin de l’homme, cheveux ras,
muscles surdéveloppés et brillants, dont la main ébauche le geste du chanteur, appelant l’amour
en plainte « je meurs de t’aimer ».
Elle court, s’arrête en ce très gros plan respirant ; lui inversement est d’abord respirant, en
synecdoque, puisque se poitrine s’impose, avant son visage en apnée sous l’eau d’où il surgit pour
chanter sur le bord de gravier de la piscine.
Le lien se poursuit alors qu’il s’approche – toujours en chant :
« Mon amour à quoi penses-tu ? » – d’une espèce de plante à la tige blanche « coraillée », une
sculpture bleu-gris foncé, sur socle blanc, métal vivant puisque se meut de cette étrange corolle,
le pistil en languettes mouvantes outre des mousses mouvantes à son pied.
L’étrange se poursuit puisque le silence des chiens, deux chiens loups dont l’un au poil marbré de
roux, eux-mêmes tout aussi inattendus en ce lieu déserté, que les drones sans autre explication
pour leur surveillance. Leur seul mouvement est celui de la respiration gueule s’ouvrant sur langue
pendante.
Quant au poumon triomphant en entier, en partie culminale, en gros-plan, celui qui fait de nous
tous des êtres doués de souffle et capables de voix et en quête de l’autre à aimer, sans lequel nous
serions en effet sans voix et sans vie.
Simone Dompeyre
Ben Kujawski, Maspeth is America, 2024, 6'59 (US)
Très loin de participer à une certaine campagne électorale et à son idéologie d’exclusion, le
film en son titre cite un mural particulier du quartier éponyme de New York, sis précisément au
cœur de l'arrondissement du Queens où sont peints en grand sur le coin d’une rue, le drapeau
et l’aigle assuré. Maspeth est ancien ; fondé dès le début du XVIIe siècle, lors de la première
implantation européenne dans le comté du Queens. Et même si ce nom rappelle l’une des 13
tribus amérindiennes peuplant Long Island, celle des Mespeatches, qui occupaient précisément
le lieu proche de l'actuel cimetière de Mount Zion, il se traduit aussi par « au mauvais endroit »,
en référence aux marécages stagnants d’alors. Le pont suspendu participe à la localisation de ce
quartier ouvrier, industriel.
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