Page 32 - Catalogue 2026
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PROJECTIONS ENSAV Prémices
Giorgos Efthimiou, Trip to Belgium, 2025, 19'57 (GR)
Où? demanda-t-il.
- Nulle part.
Ubu Roi se passe, selon Jarry, en Pologne, c'est-à-dire
nulle part. Et sans doute, même si Trip to Belgium ne soulève
pas le rire hénaurme des surréalistes, il exprime la solitude,
l’abandon, l'abandon du paysage et d'un pays, notamment
après cette désindustrialisation qu’a connue la Belgique.
Son voyage à vélo d'Anvers à Namur en passant par Soignies,
Charleroi, plonge au cœur d'un pays battu par le vent et la
pluie. Comme en un mauvais trip – le terme a plus d'un sens
pour un soixante-huitard – la succession des plans, souvent frontaux, dont certains répétés au
cœur même du film, des vues de territoires abandonnés, de friches industrielles témoignent d'une
richesse passée, désormais révolue. Ces plans se succédant comme un diaporama funeste et
nocturne dématérialisent le voyage en arrêts sur image qu'anime souvent, comme des battements
d'yeux, ce saisissement que suscitent l'abandon, l'absence de vie. La route à la campagne dans une
aube noire que bordent des terres gorgées d'eau mène cette fuite en avant qui est comme une
odyssée sans retour.
Toute mythologie s'est évanouie : Pégase n'est plus que le vélo de cette aventure désespérée,
Alfred Jarry n'est plus que la trace d'un mot de passe graffité sur le mur d'une maison vide et
abandonnée. Charleroi n'évoquerait qu'une nouvelle « saison en enfer » et « le lapin d'Alice a brisé
l'horloge universelle » pour la plus grande joie trépignante de révolte d'Henri Michaux, ce natif de
Namur : « Je te construirai une ville avec des loques, moi ».
Des cartons insérés saccadent le défilé des plans que strient des griffures : elles portent le passage
du temps sur la pellicule, ces traces indélébiles qui s’inscrivent sur elle et sur la mémoire de l’artiste.
Ainsi dans ce monde aux couleurs irréelles, surréelles, tout n'est que lamentation d'une âme
perdue, effarée devant la « barbarie du monde », de son devenir dont les friches seules, ouvertes
à tous les vents, demeurent propices à recueillir un moment l'errant aux couleurs salies comme
celles de ce sac de couchage terni par le sol sur lequel un moment il peut se reposer.
Ainsi la route devient-elle le lamento visuel d'une errance qui est réveil des sens et des mains
endolories qui n'ont pour se réchauffer que ces embouts laineux qui ornent le guidon du Pégase
embrumé. Mais le « trip » a le mérite de faire redécouvrir comme en un long palindrome1 ré-
animé ces paysages industriels ou mémoriels, à l'abandon. Quelques bruits, la tendre complainte
d'une chanson réaliste à la Piaf inscrivent la fragilité d'une âme, « la beauté de l'instant », comme
le suggère un des cartons sur papier gris qui suivent la désolation et la rédiment. Échappant à
la mélancolie qui la menacerait, la bal(l)ade est cette aventure intérieure qui dit la poétique des
ruines et l'infini d'une quête où les seuls vivants sont ces chevaux croisés au bord d'un champ, le
Tunisien croisé et convoqué pour ce voyage vers nulle part, ou les graffiti laissés au vent mauvais
par quelque squatteur, ou, enfin, le visage à la barbe hirsute du poète cinéaste. Tout paysage est
un autoportrait (dé)matérialisé et sa quête de vérité dans une nuit balayée par la pluie et le vent.
Didier Samson
1. Le ready-made de Marcel Duchamp La Roue de bicyclette dit suffisamment le caractère de palindrome de toute
roue qui va alternativement dans un sens ou l'autre, selon le geste de celui qui la meut.
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