Page 69 - Catalogue 2026
P. 69
Cinéma Le Cratère PROJECTIONS
Hugo Dhalluin, Quelque chose s’est passé, 2025, 13’33 (FR)
Un entre-deux d’image ou mieux un tissage si proche
de l’impossible à voir sauf, paradoxalement, quand c’est le
regard animal net, précis insistant et la nature naturante.
L’entrée est en poésie, un vers d’Éluard « la nuit n’est jamais
complète » comme une lancée de ce désir scopique ou de
désir de possession y compris par le regard. D’autant que la
strophe citée en exergue, répète un « je » d’assurance. « Il y
a toujours puisque je le dis, puisque je l'affirme, au bout du
chagrin, une fenêtre ouverte, une fenêtre éclairée. »
Or qu’est-ce que le cinéma, sinon cette offrande du voir,
en son accompagnée ou pas, en mouvement entraînant le mouvement des yeux, le dirigeant, le
frustrant. Ou le lieu du questionnement de l’image organisée selon des « règles » d’une fausse
grammaire, elles-mêmes héritées d’une volonté du tout voir. Ce que l’expérimental révoque en
invention du voir autrement.
Quelque chose s’est passé : la proposition au passé composé, temps proche encore du processus
ainsi signalé, préfère l’indistinction de « cela même qui a eu lieu ».
Ce pourrait être la découverte ou l’espoir de retrouver la jeune femme allongée dans une pièce
sans confort, dans une maison isolée, aux fenêtres ouvertes sur la campagne. La silhouette sur
un fond sans fond, d’un homme imprécis pourrait être celui qui cherche ; mais nulle trame, nulle
relation ne se noue.
Les éléments du dedans la maison, d’un recoin de la grange pour le veau beige et d’un dedans-
dehors, celui de la grotte, les éléments du dehors, les champs des vaches, la sente sous bois,
les arbres découpés sur ciel et l’eau en multiples points de vue ne fondent pas un lieu fictif de
narration. Et ce, même si la fenêtre s’esquisse dans le noir trouble de l’incipit, elle s’esquive
aussitôt dans le refus du plan d’exposition. Et cela, même si lui succède, après un des noirs qui
marquent le pas tout au long, « en apparition », le corps allongé sur une masse noire, une forme
de matelas, d’une jeune femme. Visage irradié, regard adressé, yeux exorbités, ouverts sous les
cils, porté par la respiration humaine en continu, volume bas, jusqu’au très-gros-plan et au-delà
jusqu’à l’invisibilité. Elle réapparaît en ce lieu, cette position… toujours dans l’interstice d’une
déambulation sans plan précis, sans précision temporelle ni cause à effet narrative. Et le passage
de deux registres de l’image, la caméra thermique enlevant la profondeur de champ et du champ ;
le super 16 mm dans sa précision mais avec sa propre trace matérielle, décrivant ce que la première
n’a qu’effleuré, ou pas approché. Des formes spectrales voire des passages en bandes noires,
blanches et déclinaisons de gris. Au-delà de ce que le diurne atteint, et de ce que la caméra super
16, prend mais sans ajout de lumière artificielle, Hugo Dhalluin exerce les capacités et de l’œil et
de l’œil mécanique et de l’oreille, outre la légère respiration, des bruissements tout aussi sans
origine, sauf ceux sur l’eau en sons topiques – ou parfois certains comme écho de la pellicule – s’y
glissent.
Il opte, ainsi, pour la grotte, très vite évoquée dans le décrochage du plan après la fenêtre puis lieu
retrouvé. Elle est ouverte sur le bois en pente, lui faisant face sans décalage ; depuis elle, bleue,
se dessinent les plantes en couleurs légères, tilleuls, jaune si clair ou en gris en un aplat mais avec
des traces – ou bien, noire, elles s’ouvrent sur les mêmes alors en gris/noir. Le réalisateur n’a pas à
s’improviser botaniste, ni spéléologue, ni même découvreur cherchant « la » plante là, la caverne
là, l’ancien habitat là. Il fait film en rapport avec l’existant là, pourtant si proche et si souvent «mal
69

