Page 93 - Catalogue 2026
P. 93
ENSAV PROJECTIONS
Christine Rebet, The Fall, 2025, 5’19 (FR / DE)
The Fall / La Chute, en français, littéralement chute,
jusqu’au centre du champ : il augure de la détermination de
ce film haut en couleur, en ferveur, en revendication.
En voix over, en sous-titre, en générique de fin s’affirme le
projet de rendre à un peuple sa dignité, à un peuple et à sa
descendance. Cette revendication suit l’élan du précédent
film, Otolithe, dans lequel triomphe le fijiri, chant traditionnel
des pêcheurs de perle du Golfe Persique, dont le commerce,
était, avant la découverte du pétrole, l’activité nourricière du
pays. En images en constante métamorphose, Christine Rebet entraînait, déjà, à reconnaître une
mémoire collective quasiment oubliée.
The Fall oriente vers la Jamaïque avec la voix d’une descendante de la lignée première du pays,
pour réveiller une autre Histoire que celle imposée par les occupants.
Simone Harris est absolument partie prenante, y compris pour l’écriture partagée avec la
réalisatrice de ce brandon en animation sur papier. Elle est l’arrière-petite-fille de Ruth Lindsay.
Moore Town Maroon Elder ; la septième génération marron de Jamaïque. Elle réclame la liberté
d’être, y compris comme Queen Nanny, comme Queer.
Les couleurs franches saturées – bleu intense, jaune vif – comblent des figures a-formes, en
fluides se transformant ou en étranges cocons avec cercles concentriques, ou en fleurs dont
les pétales ourlés ressembleraient aux bordures de la fleur carnivore, ou encore en feuilles tout
aussi inclassables et en oiseaux : le colibri au bec effilé de l’hémisphère sud pompe son suc. Ce
n’est pas la visite d’un parc policé mais le réinvestissement d’un lieu différemment sauvage : les
serpents qui s’y forment partagent les couleurs déréalisantes et quand ils surgissent en duo,
leurs crocs, leur langue s’allongent comme un attribut d’animal mythique. La composition soit
image à image, qu’elle réclame des centaines de dessins à l’encre nette, correspond à ce désir
et cette capacité d’un monde autre. L’artiste active ce qu’elle nomme « cinéma de papier » ; les
mots dansés en incantation, voix parfois redoublée avec un effet de réverbération et quelques
scansions instrumentales se font la percussion de cette affirmation d’être.
De grands coutelas-machettes en exposition sont aussi utilisés par les femmes pour couper le
fruit – la mangue ? – à plusieurs et en rythme mais ils sont rejoints par de vieux fusils des révoltes,
sans narration autre que le fil du discours over. The Fall, c’est l’hymne de ces résistantes dont les
arrières-petites-filles reprennent la piste, la danse, celle décrite avec seules les jambes dans un
cercle la ritualisant. Le monde ne peut être terne quand on est prise par ce violent désir. Le film ne
peut être anodin quand il se fait de ces couleurs et se fait métonymie de ces pas-là ou de la ferveur
en s’achevant sur des flammes-fleurs.
Simone Dompeyre
93

