Page 98 - Catalogue 2026
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PROJECTIONS ENSAV
Jingyuan Luo, Chrysanthemum, 2025, 9’20 (CN / DE)
Chrysanthemum, le titre n’augure pas du discours en
animation de figures dessinées ou peintes, les images :
frustes dans la composition aux motifs figurés toujours
sur fond noir ; frustes dans le tracé rudimentaire, presque
naïf ou peinture des figures en virgules de pinceau qui ne
cherchent pas à se dissimuler et exceptionnellement belles
pour la fleur de ce mot valise.
Le récit d’une jeune femme – selon la tessiture – se consacre
à un fait réel, un fait divers, le suicide en Chine, d’une femme
que sa fille ne peut rejoindre sinon veiller sur elle, une mère
qui se jette d’un appartement, lors du confinement des plus
stricts. Très strict, surveillé par des exécutants souvent trop
zélés qui bloquent les portes d’entrées, interdisant aux personnes de se ravitailler, imposant des
tests PCR quotidiens, voire parfois ralentissant les pompiers. Un confinement si exceptionnel qu’il
a provoqué des révoltes – fait rarissime en Chine : ainsi les concerts de casseroles aux fenêtres à
Shanghai, les quelques banderoles anti-régime tendues sur certains ponts dont les images sont
parvenues jusqu’en Occident.
Cette jeune femme dit rapporter le message d’une dépêche, sans doute réelle mais peut-être
avec des touches personnelles de reconstitution « il y a eu encore un suicide cette nuit. On
suppose qu’elle a été dans un centre de quarantaine depuis un mois1 » ; « Quand elle revenue chez
elle accompagnée de sa fille, elles trouvèrent la maison en chaos : elle avait été désinfectée sans
qu’elle le sache. » [...] «Elle sauta par la fenêtre. Sa fille se précipita dans les escaliers mais la porte
de sortie était bloquée par mesure de quarantaine. Elle pleura derrière la porte en métal, sa mère
gisant au sol de l’autre côté».
Elle y ajoute, en effet, : « je peux pas m’arrêter de l’imaginer. Comment exactement la fille a-t-elle
couru vers sa mère ? »
Le texte est prégnant, fréquent. Il dit, dépassant l’interdit du pouvoir chinois. Durant cette
évocation, se succèdent des plans situant ou visibilisant les faits, depuis le plan d’une fenêtre de
guingois, écho d’un hublot d’avion, en connotation de la hauteur de l’appartement, obéissant
à l’architecture des grandes villes et des si hauts immeubles citadins chinois et de la mort
irrémédiable quand on se jette depuis si haut. En surgissent des flammes portées par le bruit de
petites cymbales frappées à répétition – lointain écho du brigadier d’ouverture des rideaux au
théâtre. S’insère en plan fixe, un chrysanthème gris blanc à grands traits de peinture, ; la fleur, peu
à peu, ouvre ses pétales, avant de les déployer en une sorte d’araignée, se dédoublant en deux
prises de colère alors que se prononce l’obsession de la fille, se précipitant, enfin porte ouverte,
vers le corps de sa mère.
Désormais, elle pense la silhouette éplorée, en touches lancées de peinture orangé, et même
avant dans son élan, prise du sol – le lieu du corps – jusqu’au bassin, avant qu’elle ne se penche,
en gestes connotant la caresse, le toucher du corps qu’elle occulte ainsi. Elle s’allonge, enveloppe
de tendresse un corps absent, se remet à genoux, un instant incertaine, puis enfonce sa tête dans
ses bras, transie de larmes et de douleur.
L'absence du corps insolite est pourtant une référence à l’interdiction faite aux proches d’accéder
au corps des victimes du COVID. Car en Chine, pendant le zéro‑COVID, tous les corps de personnes
1. Les conditions dans ces centres étaient particulièrement sévères : aucun contact avec le personnel, interdiction
de visite et de sortie de sa chambre.
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