Page 99 - Catalogue 2026
P. 99
ENSAV PROJECTIONS
mortes du COVID devaient être incinérés dans les 24 heures dans l’absence de toute cérémonie –
ni veillée, ni, encore moins de toilette rituelle.
Cependant une telle figuration suggère l’empathie, le partage de l’angoisse intense de la fille
alors qu’elle dévale l’escalier. Et elle ne peut laisser indifférent. Le film avec son schématisme
de l’humain, grâce à lui, ne cantonne pas à une personne, une telle inhumanité des pouvoirs
empêchant ces gestes d’affection indispensables pour faire son deuil.
Ainsi quand la silhouette se démultiplie, en quatre, cinq corps, tous, à leur tour vivent en émotion,
agenouillés, sur le bruit de bris d’assiettes comme envoyées par la fenêtre, métonymies d’autres
suicides ou réactions domestiques des voisins-témoins du suicide. D’autres voix se croisent,
rapportant de mêmes scènes de suicide, alors que des plans d’actualités ou plutôt d’images
volées par smartphone au risque de l’arrestation, accusent le mode brutal des interventions de
policiers casqués, matraques à la main, ainsi commenté: « ils avaient même éteint les lumières
de la rue pour qu’on ne voit pas les corps ». Pour preuve de cette origine risquée, une silhouette,
en peinture, blanche, surgit tenant son smartphone alors que la menace est précisée : « Même la
voiture bloqueuse de signal est arrivée ».
Un carton noir inscrit en idéogrammes : « au secours ! Ouvrez la porte ! », le cri rassemble et LA
fille dans la douleur et la révolte de ne pouvoir sortir et toutes les personnes ainsi enfermées,
opprimées : « au secours ! Ouvrez la porte ! »
Ainsi, ces flammes, qui, désormais envahissent le champ, dans le retour de celles surgissant de
la fenêtre : sont celles – fantasmées – de la crémation du corps de la mère, qui apparaît allongé,
en aquarelle gris noir en un lavis irrégulier, des flammes bleues faisant disparaître ce corps dans
un unique petit cercle au centre du champ désormais noir. Et deux mains orangées s’ouvrent en
impuissance, devant des chrysanthèmes déflorés, à l’abandon déjà morts: « Le jour suivant, c’est
comme rien n’était arrivé [...] comme si c’était un produit de ma pure imagination... »
Les chrysanthèmes tournoient sur un fond désormais rouge sang, quand la voix poursuit : «je me
suis dit et redit cette histoire dont je ne voulais plus parler jusqu’à l’épuisement, jusqu’à devenir
sans voix»[…]
« Pour rester dans la réalité je dois revivre le passé ». Une main ouvre la fenêtre, alors revient la
silhouette de la fille sanglotant auprès du corps de sa mère, cette fois dans le champ, comme si elle
pouvait enfin la retrouver et l’envelopper de la tendresse qu’elle n’a pu lui témoigner réellement.
La situation dure, les gestes d’émotion se répètent, avant que, en double, derrière la silhouette
animée de la fille, agenouillée, les mains sur la tête, celle réelle d’une jeune fille en jean et tee-shirt
gris dans une salle noire devant un rideau de théâtre bleu, épouse les mêmes gestes éperdue du
même chagrin.
L’ambiguïté de la personne ayant vécu ce fait-là, artiste dont ce serait le propre récit – avec
cependant le rideau bleu comme indice de rôle théâtral jouant ce qu’une autre ou elle-même a
vécu ou propre récit filmique pour des faits rapportés depuis la Chine- loin de perturber engage
à suivre voire à prendre part à cette douleur, Et quoi qu’il en soit, l’animation au graphisme très
dépouillé – pour autant singulièrement belle – la voix porteuse du fil du film, l’émotion qu’elle
provoque en traits d’humain et de fleur, ce que rassemble le titre que l’on peut traduire par
chrisanthèmemaman nous habitent de plus en plus au fur et à mesure de son déroulement.
Pierre Dompeyre
99

