Page 206 - Catalogue 2026
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INSTALLATIONS                                                            Chapelle des Carmélites

Nadine Lahoz-Quilez, Accordage, 2022-2025 (FR)

                                                       Feuilletage du vivant

                                                              Au sol, en entrée de la nef de la Chapelle des
                                                       Carmélites, trois grands carrés de bois exposent de
                                                       curieuses matières, de curieux volumes, structures de
                                                       verre reliées par de gros filaments de résine.
                                                       L'œil décèle, en premier, huit verres découpés, se
                                                       soutenant les uns les autres en une composition
                                                       accordée dont se devine la matière, s’éprouve le
                                                       poids et le tranchant de leurs arêtes. Plus loin, deux
                                                       sculptures posées verticalement évoqueraient des
                                                       fragments de corps : des poumons peut-être, pour qui
                                                       anthropomorphiserait l'œuvre et qui, dans la verticalité
magnifique de la structure plus haute, percevrait un torse de femme. Ces rapprochements
purement imaginaires seraient une première approche de ces formes à la beauté surprenante,
alors qu’à bien y regarder, ces sculptures traversées de lumière – une lumière verte ou jaune selon
les moments et l'éclairage du soleil passant dans la Chapelle –, paraissent tout à la fois brusques
et légères, lourdes et translucides.
La Chapelle et sa lumière ombrée en font des artefacts pour lesquels se peut imaginer la violence
dont la sculptrice a dû faire preuve pour affronter, briser les épais verres des « double-vitrage »
dont elle fait la matière de l'œuvre. L'aspect granuleux et épais des filaments-supports indique les
oppositions qui lui ont donné corps, et rapproche de la porosité de la parenthèse qui régit le titre
de ces 29es Rencontres : (Im)matériel.

Plus encore, se rappellerait le titre de cet ensemble : Accordage, ce néologisme qui joint en lui
l'idée d'accord, accord musical, accord entre la matière et l'immatériel, entre l'Umwelt et nous, et
celui de cordage, et en association de mots le terme d'abordage. Et penser à Michel Leiris glosant
le terme : « Accordage : ton cordage est présage d'accord », d'un accord à venir, d'un abord à
découvrir.

Éprouvée ainsi, dans toutes ses tensions qui en chiffrent le mystère, l'œuvre dévoile sa porosité entre
matière et immatériel. Cependant le cartel, ou l'artiste, mettent en abyme de telles interrogations
en exprimant la clé de sa quête, « l'objet », « l'objeu » dont elle a appris l'existence, cette matière
invisible que tout corps humain recèle en lui-même, voire ces fascias dont de savantes recherches
ont dévoilé la réalité intérieure de tout vivant animal. Elle explique « ces peaux, ces membranes
cellulaires ubiquistes soutiennent les éléments constitutifs du corps (organes, muscles, nerfs...).»
Ainsi, cette épreuve du corps qui éprouve violemment la résistance de la matière n'a-t-elle pour
dessein que la célébration de cette matière translucide, brisée, puis recomposée pour advenir à
cette paradoxale présence : invisibles, les fascias recouvrent les muscles pour les ouvrir à cette
relation essentielle qui donne consistance à ce qu'ils recouvrent en modulant la forme. Et c’est ce
que fait la sculpture créant un volume pour faire exister un espace dont le regardeur fait partie.
Ainsi s'établit la relation intime, pulsionnelle, « pulsative », entre celui qui occupe l'espace de son
regard, de son corps et donne consistance à la relation qu'il noue, immatérielle, et pourtant inscrite
matériellement par sa coprésence à l'œuvre, par son cheminement dans l'œuvre et autour d'elle.
Merveilles que ces longues déambulations autour des pièces de Nadine Lahoz-Quilez et la
respiration nouvelle qu'elle instaure.

                                                                              Didier Samson

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