Page 64 - Catalogue 2026
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PROJECTIONS Cinéma Le Cratère
et une boucle de rétroaction infinie d'images en miroir ». Cependant, les ondulations poursuivant
l’avancée de Tirésias font paradoxalement signe vers le pré-cinéma quand la chronophotographie
retenait des traces du mouvement. Se happe la rémanence du corps qui s’évanouit dans le fond
granuleux comme un crépi. Le parasite des débuts de l’art vidéo, de même, perturbe la lisibilité.
Jamais le corps ne se détache, il cherche vainement sa forme dans le débordement numérique qui
empêche l'œil de se poser autrement dit de bien-voir.
Ainsi, en Tirésias se réveille un Hamlet, de la scène canonique, immémorielle, quand il tient le
crâne de Yorrick et renvoie à l’alternative impossible, le « be or not to be ». Le numérique change,
subrepticement, ce crâne en un masque de théâtre grec pendant que le visage seulement vu en
silhouette, en ombres, en superposition, est coiffé en coupe au carré, typique des costumes de
scène du début du XXe siècle ou à la Jeanne d’Arc. Un portrait actuel, cependant, sur le site de
l’artiste généralement en longs cheveux noirs, reprend cette coiffure.
Tiresias submergé de couches numériques l’est aussi de couches héroïques et vives. Image
perturbée, reprise, altérée. Jamais le mouvement ne s’arrête, préférant à la netteté des ondes
reprises qui empêchent celle-là , mais des traces entourent le visage loin de dessiner nettement,
elles gardent la trace de l’être ; comme la fille de Dubitades, reconnue par la légende comme
la première à avoir dessiné, ayant tracé le contour du visage de son fiancé, avant son départ à
la guerre. Le visage de Tiresias n’est jamais arrêté mais le trop empêche de le voir. Trop voir, la
capacité de saisir au plus près empêche l’humain regard. Tiresias est une alerte alors que le cinéma
est un art du voir, du voir en mouvement.
Simple et disant, quotidien et poétique, le film sauve l’entre-deux et l’action nécessaire du spect-
acteur à moins qu’il ne succombe à l’ivresse panique.
L’artiste dit :
« Je m'intéresse au travail procédural combiné à une intervention humaine en toute fin de
processus. Je suis une technique procédurale aléatoire, que j'affine ensuite manuellement dans
une opération à la fois automatisée et manuelle.
Une fois toutes les images de ma vidéo traitées, je les retravaille une à une, image par image, au
terme d'un processus long et méthodique, délibérément laborieux, lent et méditatif. La touche
humaine a en quelque sorte le dernier mot. Au moment où l'algorithme génère le résultat, une
ultime intervention humaine vient s'ajouter à l'œuvre.
Au début, je procède au balayage par fente, une technique grâce à laquelle se déterminent des
points dans le temps qui se mélangent et se fondent en un seul, rendant possible d'entrevoir le
passé et le futur simultanément : un vortex temporel crée un trou grâce auquel on voit le futur se
déverser dans le présent.(...)
Chaque geste est cartographié, chaque trace enregistrée, chaque possibilité réduite à des données.
La lumière excessive aveugle.
Être vu par la machine, c'est être surexposé, hypervisible, piégé dans des schémas sans fin.
Pourtant, ce qui importe le plus – l'imprévisible, l'incertain, le pas encore imaginé – reste invisible.
La cécité s'avère une forme de résistance, un refus de la logique algorithmique. »
Simone Dompeyre
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